Alain Claret, Tout terriblement
Entre le diable et l’ange se lovent sang et fureur, nuit et feu… complots et poésie sublime se mêlent – terriblement.
Cela commence par un flash back – une plongée dans les errances troubles d’un rêve éthylique qui ramènent le rêveur ivre à la première nuit qu’il a passée avec la femme qui le hante. Polder Le Veilleur de nuit et Élisa Miss Opium – du nom de son parfum. Se joue alors un sublime ballet érotico-poétique où les mots et expressions récurrents dessinent des circularités, où les possessifs s’accumulent dans de longues juxtapositions au point que ne se distinguent plus qu’à grand-peine les deux amants – ses mains, son corps, ses jambes – figurant ainsi la confusion des corps dans l’élan amoureux tandis que les esprits s’embuent de vin, de désir et d’animalité. Les phrases se drapent, se froissent, distillent un charme analogue à celui auquel sont soumis les sens de Polder et d’Élisa.
Puis, par bribes, l’on comprend que le Veilleur de nuit a un « contrat » sur la tête du père d’Élisa van Bever – un homme politique utilisé comme un pion par Zarathoustra, une organisation clandestine ourdissant un vaste complot mondial. Très vite les cadavres tombent dans le sillage de Polder – en premier lieu celui de Mme van Bever mère. Très vite aussi entrent en scène le FBI à travers l’ex agent Jant Fresh désormais fugitive, la CIA, l’armée américaine… De scènes sanglantes en situations périlleuses dont Janet se tire avec une habileté quasi mystique, en passant par quelques dialogues où sont énoncés les mécanismes de diverses machinations ou les termes vagues des ambitions sordides de Zarathoustra, on est entraîné dans un récit déroutant, qui pourrait être d’action pure tant sont nombreux les passages dignes d’un film d’espionnage du meilleur cru qu’auraient dopé les feux d’artifice hollywoodiens mais qui a si souvent tendance à déraper dans la poésie la plus fulgurante que l’on est quelque peu égaré.
Émaillé de citations, de références littéraires, d’images et de comparaisons flamboyantes, le texte est comme jalonné de menues aspérités saillant çà et là, rappelant au lecteur qu’il évolue dans un univers qui n’est ni celui de la réalité, ni même celui d’une banale fiction romanesque – un univers hors tout, où l’intrigue complexe discernable à travers le maillage narratif est presque impossible à suivre. Il semblerait en effet que pour boire ce roman jusqu’à sa substantifique lie il faille renoncer à soumettre son émotion de lecteur aux seuls rebondissements et retournements de situation, et consentir à s’abandonner corps et âme à l’écriture, au rythme des phrases, aux harmonies inédites – sémantiques et sonores – que compose l’agencement des mots.
Elle était dans son sang et dans son cerveau, étreinte par l’alcool qu’il avait bu comme par les bras d’un ange.
C’est une symphonie puissante, qui obscurcit un peu la lecture, et il faut longtemps avant de réaliser, grâce à des indices ténus – la grossesse à peine commencée de Janet, les références à Craven et Jason – que ce roman se love, en termes de chronologie narrative, entre Si le diable m’étreint et L’Ange au visage sale – deux romans dont les titres apparaissent d’ailleurs dans le texte, tel un appel murmuré au souvenir des lecteurs. Publié deux ans après L’Ange au visage sale, Tout terriblement s’inscrit dans ce jeu chronologique qui déjà s’instaurait dans les deux romans précédents, où les flashes back, la confusion délibérément entretenue entre rêve, fantasmes, et réalité ambiante brisaient à plaisir cette linéarité si confortable dont on a bien peu l’habitude d’être aussi radicalement privé.
Non, décidément, rien n’est simple avec Alain Claret : si l’on reconnaît bien dans ces trois récits les termes d’une même intrigue, si l’on retrouve des personnages récurrents et que l’on puisse discerner une certaine continuité dans les destinées qui leur sont prêtées, l’on a à chaque fois l’impression de plonger dans un univers narratif entièrement neuf. L’auteur n’esquisse en effet pas le moindre geste pour jeter des ponts entre ses textes – renvois en notes bas de page, rappels quant aux événements déjà narrés, avant-propos situant le récit qui va suivre par rapport aux autres… C’est au lecteur de tout reconstruire, avec les souvenirs qu’il aura gardés de ses lectures précédentes – et cette manière subtile, un rien machiavélique peut-être ? de solliciter la mémoire participe de ce charme insolite qui émane des livres d’Alain Claret.
De la vaste conspiration mondiale menée en sous-sol par l’organisation Zarathoustra, des rôles respectifs joués par le FBI, la DGSE et autres agences de renseignements plus ou moins secrètes, de l’importance réelle du thème du clonage dans cette histoire, de la place que tient chacun des personnages… on fint par ne plus avoir la moindre idée claire. On est comme sous le coup d’une ivresse qu’aurait prodiguée une liqueur trop capiteuse : on quitte la lecture de Tout terriblement avec peine – avec la sensation de s’arracher à la contemplation vertigineuse d’une immense fresque tonitruante, rouge nuit et bleu sang, une fresque sublime qui tire chaque regardant vers un au-delà innommé.
Mais en aucun cas on ne garde de ce livre un souvenir qui serait simplement « romanesque » – l’empreinte qu’il laisse est d’un ordre radicalement différent.
isabelle roche
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Alain Claret, Tout terriblement, Robert Laffont, 2005, 350 p. – 20,00 €. |
