Joe Sacco, Gaza 1956, en marge de l’Histoire

Joe Sacco, Gaza 1956, en marge de l’Histoire

Une géohistoire graphique magistrale de la bande de Gaza.

Je suis juste une petite chronique présentant quelque chose d’immense, comme une goutte annonçant des trombes. 400 pages : un pavé dans le monde de la bande dessinée, qui se contente trop souvent d’albums légers, agréables et très rentables…
Gaza 1956, en marge de l’histoireest une œuvre massive, dense et totalement pénible.

Elle est difficile à supporter : trop de morts. Evoquer les morts – et peu importe le nombre – peut très bien se faire en un seule ligne ; la phrase devient alors factuelle et confortable, comme dans un rapport de l’ONU – le rapport type nécessairement et férocement nuancé. Ce même rapport peut être cité plus tard dans un ouvrage d’histoire, en note de bas de page.
Derrière cette ligne, cette évocation, qui risque facilement de basculer dans la supposition, il y a pourtant la piste d’un massacre bien réel. Deux massacres perpétrés par l’armée israélienne en novembre 1956, pendant le grand contexte historique de la crise du canal de Suez, constituent les cœurs de l’ouvrage. Pour que l’horreur ne soit pas banalisée, il faut la révéler, la rendre visible, identifiable et appréhensible.
C’est harassant, exigeant, pénible. 6 ans de travail, 400 pages, ça a une autre gueule qu’un petit papelard informatif.

Suite à un reportage effectué en 2001 par Chris Hedges et Joe Sacco dans la bande de Gaza, les paragraphes concernant les massacres de 1956 furent coupés de l’article lors de sa publication dans le Harper’s. Joe Sacco a trouvé ça exaspérant : « Cet épisode (…) méritait bien peu d’être renvoyé dans les ténèbres où il gisait, comme d’innombrables tragédies historiques, (…) pourtant ces tragédies contiennent souvent les graines du chagrin et de la colère qui façonnent les ingrédients du présent.
Alors retour à Gaza entre novembre 2002 et mai 2003. La bande de Gaza est l’ultime point noir de l’ordre mondial. Un scandale diplomatique total. Une honte. Qu’est ce que ça signifie de naître, de vivre dans cette honte là ? Dans ce désaveu ?
L’ancien travail de Joe Sacco Palestine, dans la bande de Gaza pouvait déjà nous le dire un peu. Mais ici, il va beaucoup plus loin, en profondeur. Son œuvre est à la hauteur du scandale. Aussi noire que le destin et dense que la population.

Si parfois Gaza se rappelle à nous, par médias interposés, c’est en manifestant sa haine. La haine gazaouite est encore nourrie par des missiles. Israël enferme et bombarde. Touché, Israël gronde alors et tape dur. Et ainsi de suite, le mouvement devient perpétuel, cyclique – ah… ce fameux cercle vicieux de la violence… celui qui fait hausser les épaules.
Car derrière l’idée de cycle il y a celle d’une constante actualité, d’une immédiateté permanente, lassante. Or cette œuvre graphique vient à point nommé nous rappeler que nous n’avons pas affaire à un cycle mais plutôt à un continuum de souffrances et d’humiliations.
Cette plongée dans l’enfer de 1956 est aussi une terrible description des destructions des maisons de Rafah le long de la route Philadelphie. Ne haussons plus les épaules, et cherchons au moins, à comprendre Gaza. Ce livre peut nous aider : « Les Palestiniens semblent n’avoir jamais le luxe de digérer une tragédie avant que la suivante ne leur tombe dessus. (…) Cela vaut peut-être la peine de figer un instant ce mouvement de brassage, qui va toujours vers l’avant, pour examiner un ou deux événements. »
Figer : c’est ça : arrêt sur images avec un Joe Sacco en embuscade, armé de son crayon.

 

L’auteur se dessine, avec son ami Khaled, en train de collecter les informations à Khan Younis, à Rafah ; il reprend les données, les compare et met en forme graphique les différents témoignages. Il reprend trait pour trait les Gazas d’hier et d’aujourd’hui, et les confronte.
On assiste progressivement à une géohistoire en construction, lourde et chargée de sens.

L’intérêt de l’œuvre ne réside pas uniquement dans cet aspect raisonnable et « scientifique », dans cette mécanique factuelle. Il y a aussi, dans la nature même de la démarche et dans le style graphique, une dimension profonde, humaine, intime qu’aucun livre d’histoire ne peut se permettre, à juste titre d’ailleurs.
Les traits noirs forment des rides sur les fronts des survivants. Et on a envie de dire que les belles formules ne valent pas un shekel devant l’expérience irréductible, devant la mémoire qui fige et qui se mélange, devant l’âge et le temps qui passe. Le temps qui passe est d’une autre nature à Gaza… c’est un temps marqué, contraint.
Sans perspectives ouvertes.

Alors, en lisant le livre il se passe quelque chose entre eux et nous, entre ici et là bas. Lire ce livre c’est entrer dans un univers visuel de communication entre un espace/temps répulsif et notre confort de coffee table. Dans cette histoire de geste et de regard, il y a quelque chose d’humain.
Alors choukran ktir, Joe.

camille aranyossy

   
 

Joe Sacco, Gaza 1956, en marge de l’Histoire, (traduit de l’américain par Sidonie Van Den Dries), Editions Futuropolis, janvier 2010, 424 p. – 29,00 €

 

Laisser un commentaire