Hugo Pratt & Hector Oesterheld, Ernie Pike – Tome 4
7 courtes tranches de mort au milieu d’un conflit inhumain, la Seconde Guerre mondiale, et où le romantisme surnage.
Ernie Pike, correspondant de guerre pour les plus grands journaux, est un personnage crée par l’Italien Hugo Pratt et l’Argentin Hector Oesterheld. La série, débutée en 1957, propose un travail aussi intéressant qu’intrigant. Les deux hommes se sont en effet associés à la fois pour le scénario et le dessin. Et l’on peut s’ingénier à déceler le trait de Pratt, dessinateur qui a laissé une trace bien plus grande dans la bande dessinée qu’Oesterheld. Quant au scénario, l’influence de Pratt, et sa patte de conteur, sont omniprésentes. Le présent volume réunit sept tranches de mort où la vie, malgré l’absurdité et l’horreur, réussit à empreindre de romantisme ce conflit inhumain que fut la Seconde Guerre mondiale. Ici, chaque soldat est un héros. Un héros insouciant et humain, avec des travers, des croyances et, surtout, une conscience. Exécution est le seul inédit de ces épisodes parus auparavant aux éditions Glénat.
Ernie Pike est sur tous les fronts. Ce correspondant atypique, plus proche d’un Hemingway que d’un Tintin, traverse les continents pour relater une guerre souvent morale quoique destructrice avec son lot d’infortune prévisible. Ernie Pike s’attache alors à dévoiler certaines valeurs qui surnagent, comme la fraternité, l’amour, la beauté et la bonté.
Tout geste, aussi minime soit-il, a son importance. Le moindre acte gratuit a des répercussions insoupçonnées. Dans Bottes, pendant la retraite de Russie, le soldat Hans Kessler hérite d’une paire de bottes trop petites pour lui. Alors qu’il court pour ne pas rater un train, il les jette à un grand-père. Son geste, bien que découlant d’un désenchantement – Kessler guignait ces bottes depuis des jours -va pourtant lui sauver la vie. Le grand-père est le chef des francs-tireurs de la contrée. Kessler a manqué de peu un train qui va sauter. Bien plus, il aura la vie sauve dans la bourgade où il se trouve.
On retrouve ce même attachement au geste anodin dans La Patrouille. Une escouade australienne perdue en Nouvelle-Guinée y découvre un village mélanésien qui a été mis à sac par les Japonais. Le lieutenant de la patrouille recouvre le corps d’un vieil homme mort d’une toile. Ce geste, singulier en apparence mais bien plus moral que le précédent, lui apportera l’aide d’un survivant qui préviendra la patrouille des avancées des Japonais. La suite sera différente. L’héroïsme, la gloire, mèneront quand même ces hommes à la mort.
« Entre un fils qui est mort et une fille toujours en vie, il faut d’abord penser à la fille. » Un père chinois aura cette pensée après une rencontre absurde comme n’en procure que la guerre entre une jeune Chinoise et un soldat Japonais dans une rizière, auprès d’un champ de pavot. Ling reprend ici un thème déjà apparent dans Exécution où un soldat allemand simule l’exécution de partisans russes pour mieux leur permettre de s’enfuir et d’échapper ainsi à la bêtise, la brutalité et la fureur d’une guerre absurde sans pitié pour ceux qui ne sont pas dans l’armée régulière, uniquement car le commandement ne peut accepter que ces poches de résistance lui fassent perdre cette guerre.
Là encore, on retrouve des thèmes qui sont également abordés dans « Corto Maltese ». Ling est en quelque sorte une ébauche à La Ballade de la mer Salée. À cette rencontre poignante et déchirante entre Pandora et un officier allemand, à ceci près qu’elle sera bien plus dramatique puisque aboutissant à l’exécution de l’officier pour cause de piraterie et félonie.

Hugo Pratt et Hector Oesterheld réussissent à redonner une touche d’humanité à un événement qui en est à l’opposé. Ils font de cette masse que l’on n’hésite pas à tuer des éléments solitaires, des êtres individualisés que l’on apprend à connaître, exceptionnels et profondément humains. Et s’il est facile d’abattre un inconnu, appuyer sur la détente quand on a croisé le regard d’un homme est bien plus difficile. Ernie Pike est la première pierre à l’étude guerrière d’Hugo Pratt. Les Scorpions du désert et le lieutenant Koïnski suivront et c’est bien normal, tant l’homme a été influencé par un conflit dont il a été partie prenante, se plaisant à rapporter qu’il était un des plus jeunes participants, qui plus est dans toutes les armées (ayant été incorporé de force ou non et selon la légende colportée dans les armées italienne, allemande, néo-zélandaise et britannique). Enfin, la guerre est aussi littérature. Bien que ce ne soit pas le cas dans cet ouvrage, on ne peut s’empêcher de rappeler que, souvent, Hugo Pratt aime à faire lire Goethe aux soldats allemands, d’Annunzio aux italiens et Kipling aux britanniques. Et c’est peut-être de ces lectures que ces hommes tirent leur essence romantique. Il n’y a d’héroïsme que s’il est accompagné de romantisme !
julien védrenne
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Hugo Pratt & Hector Oesterheld, Ernie Pike – Tome 4, Casterman, avril 2007, 80 p. – 16,95 €. |
