Jean-Marie Corbusier, L’air, pierre à pierre
Veilleur « à tâtons / dans la faille » non seulement du temps mais des mots pour en percer le silence. Jean-Marie Corbusier crée un arpentage qui n’est pas sans rappeler celui de Du Bouchet. Ce voyage est à la fois intense et aride là où le sol souvent se dérobe et le froid inonde. Mais lorsqu’il gèle à pierre fendre, l’air se remet à passer et l’horizon se soulève et en conséquence sa ligne tremble.
Bref, et comme le poète l’écrivait dans Le livre des oublis et des veilles, à cet instant « la pierre donne air encore » dans un jeu impondérable entre la matière et l’ineffable. Le silence du silence est rétabli dans le mur de la page où les mots parlent.
Le poème permet d’effacer les couleurs superfétatoires, de soulever la voix dans l’air qui claque ou grince d’un souffle inconnu. C’est le contraire du chant ou du lyrisme. Reste l’angle des pierres pour passer du sol aux étages (ne parlons pas de ciel) avec cette saveur de vertige que seule la « prise » des sensations permet voire oblige.
Un tel exercice, l’artiste le crayonne là même où la parole s’écaille. C’est ce que les encres de Dominique Neufroge soulignent au fil d’un périple où l’élan est toujours réfléchi dans l’abrupt.
Demeure une marche qui, comme l’amour, semble « pour rien / au fond de chambres étroites ». Mais ce voyage autour d’un tel lieu témoigne d’une fièvre particulière au moment où la main se crispe sur ce qu’elle espère bien plus que sur ce qu’elle retient.
jean-paul gavard-perret
Jean-Marie Corbusier, L’air, pierre à pierre, Le Taillis Pré, Asselineau, Belgique, 2018.