Thomas Lévy-Lasne, « Visiblement » (exposition)
Thomas Lévy-Lasne : poésie du quotidien
A la fois narrative et impressionniste, hyperréaliste et paradoxalement sortant des contingences, la peinture de Thomas Lévy-Lasne est marquée du goût de la précision photographique. Pour lui, les modèles et les paysages quittent la situation d’objets pour devenir sujets afin d’inventer une peinture de soi et du monde à travers la saisie de moments où il ne se passe rien – ou pas grand-chose. A l’inverse, les sujets sont réduits au rang d’objets si bien que une robe transparente, une bouteille de Coca comme une femme allongée sur son lit avec un mac (entendons son ordinateur) fait de la banalité une sorte de sublime là où pourtant les champs de vision semblent décadrés afin d’arracher l’image à tout psychologisme.
Sujets et langage sont très liés à l’expérience personnelle de l’artiste (il ne cache pas son goût de la fête qu’il met souvent en scène dans ses œuvres) comme à sa vision des formes, des couleurs, de l’imaginaire, au désir de capturer et reproduire encore et toujours cette magie de l’image qui se révèle – comme à la surface de l’eau – à la surface des êtres. Thomas Lévy-Lasne saisit les beautés simples de la vie, des instants de grâce éphémère même dans une certaine trivialité, néanmoins toujours décalée. Comme Elina Brotherus (dans un autre genre), le sujet n’a pas besoin d’être sublime pour émouvoir. L’essentiel est le temps qui lui est accordé.
Autoroute (54x65cm) huile sur toile, 2005
Thomas Levy Lasne sait retenir un visage, un fragment de silhouette dont il capte l’ambiguïté au sein d’atmosphères-paysages. L’artiste produit une vision fragmentée et subjective du temps, de l’espace et du portrait lui-même. Le créateur accumule les idées, avale images et histoires. Il note, croque, digère puis oublie. Si bien que chaque œuvre se transforme en un moment poétique. Il produit chez le spectateur une sorte de rêverie mystérieuse, de songe énigmatique. Un simple accident sur la peau d’un de ses personnages transforme le portrait en paysage. L’artiste s’attache aux vibrations des couleurs, à la lumière, la sensualité picturale, aux formes et aux contours dans une faible profondeur de champ. Refusant tout flou poétique il cherche moins à décrire qu’à suggérer en insistant sur la netteté et la précision.
La frontière entre réalité et fiction se brouille. Le corps de la femme est exploré tant par la nudité que par tout un jeu de vêtements et selon des fragments où le gros plan brouille jusqu’aux effets de précision et de flou Une suggestion chargée d’un érotisme particulier est présente. Preuve que dans la recherche intuitive de l’artiste rien n’est laissé au hasard. Il travaille les couleurs, leurs densités et contrastes mais sans excès, juste comme un tireur le ferait sous agrandisseur, mais avec la souplesse, la précision et autonomie du peintre. « Photographiques », ces images par effet d’ellipses posent la question essentielle : « qu’est-ce que voir ? ». L’approche chromatique, la permutation implicite des genres, la présence ou l’absence des visages introduisent une réflexion sur la suspension et le passage du temps.
jean-paul gavard-perret
Thomas Lévy-Lasne, « Visiblement », Galerie Isabelle Gounod, Paris, du 5 janvier au 23 février 2013.
