Pauline Delabroy-Allard, ça raconte Sarah — Rentrée 2018

« Je qui ça ? »

Le pre­mier roman de Pau­line Delabroy-Allard est une réus­site dans la manière de mon­trer com­ment seules les femmes sur­vivent. Car le “S” de Sarah peut deve­nir le plu­riel de toutes celles dont la vie brûle. L’héroïne entraîne la nar­ra­trice der­rière elle. Il est vrai qu’elle dépote par son aura et sa beauté “inédite”. Elle pos­sède “un nez abrupte d’oiseau rare (…) des yeux absinthe, mala­chite”. Entrée inci­dem­ment dans la vie de la nar­ra­trice, celle-ci en suit (et épouse) le par­cours à la fois en toute sub­jec­ti­vité mais dis­tance. Elle donne à éprou­ver des émo­tions que les auteurs mâles seraient peut-être inca­pables de tra­duire. 
Le titre du livre est signi­fi­ca­tif de la nar­ra­tion qu’il induit. Là où tout compte fait le plus impor­tant va être de sur­vivre affec­ti­ve­ment au moment où la nar­ra­trice est encore en état de latence, fixée avant tout à l’état de jeune mère. Mais tout va chan­ger et bas­cu­ler. Le parti-pris d’une appa­rence sinon de neu­tra­lité, du moins de froi­deur, est sug­géré par l’écriture sur corde raide. Elle oscille entre nar­ra­tion, réflexion et émo­tion. L’histoire pour­rait être banale et de notre temps, or elle étonne comme si elle n’avait jamais été “entendue” .

A cela une rai­son majeure : l’art du por­trait et de la nar­ra­tion — au sein même d’une forme de clas­si­cisme — per­turbe notre regard et ses habi­tudes de recon­nais­sance lorsque le je du dis­cours devient un “ça“‘. Il laisse place à un espace où tout se perd pour appro­cher une renais­sance inci­sée de nou­veaux contours. Un tel roman se lit donc comme une tra­ver­sée. Et il n’est pas jusqu’à la “fausse évi­dence” du visage pour faire écla­ter les masques en divers types d’hybridations au moment où — c’est une pos­si­bi­lité — un ser­pent siffle dans les têtes.
Créa­trice d’une telle  his­toire, Pau­line Delabroy-Allard joue avec la notion de sa repré­sen­ta­tion. La stra­té­gie du « ça » prouve que les auteurs ne doivent pas faire ce qu’ils sentent devoir accom­plir mais faire ce qu’ils peuvent et l’assumer.

C’est pour­quoi la nar­ra­tion sug­gère ici bien des pos­si­bi­li­tés. Aucune n’apporte de réponse défi­ni­tive. Le sens de la fic­tion ne sau­rait donc être uni­voque. Il n’existe ni modèles, ni rôles là où le « ça » se pour­suit. « Ça suit son cours » ajou­te­rait Beckett en hom­mage à sa jeune consœur des édi­tions de la rue Ber­nard Palissy.

jean-paul gavard-perret

Pau­line Delabroy-Allard, ça raconte Sarah, Edi­tions de Minuit, Paris, 2018, 192 p. -  15,00 €. En librai­rie le 6 sep­tembre 2018.

1 Comment

Filed under Romans

One Response to Pauline Delabroy-Allard, ça raconte Sarah — Rentrée 2018

  1. Villeneuve

    ” ça ” c’est sur­tout Duras et ” Minuit ” sait le mag­num qu’il induit . JPGP aussi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>