Ranuccio Bianchi Bandinelli, Quelques jours avec Hitler et Mussolini

Ranuccio Bianchi Bandinelli, Quelques jours avec Hitler et Mussolini

Toute la force d’un modeste

Vous êtes un être de culture, ouvert et informé. Un humaniste modeste et moderne. Vous êtes un professeur reconnu et discret d’archéologie et d’art antique. En Italie de surcroît : les université de Rome, Florence et Pise vous ouvrent leurs chaires… Les cours se suivent. Les recherches avancent. Vous êtes à l’abri. La culture de l’art peut être un refuge bien commode lorsque les temps sont durs ; dehors, la brutalité, la vulgarité sont devenues des références, des valeurs insupportables. Nous sommes en pleine Italie fasciste. Vous ne demandiez rien à personne pourtant un employé du ministère est venu vous chercher en mars 1938 : vous allez devoir accompagner Hitler dans les musées, les galeries et les monuments de Rome et de Florence. Vous allez servir de guide au Duce et au Führer.

 Cet ouvrage est votre histoire, Monsieur Ranuccio Bianchi Bandinelli. Vous avez composé ce récit à partir des notes que vous aviez prises à l’époque dans un petit carnet. Ce texte court, publié aujourd’hui pour la première fois en français, est extrait de l’ouvrage que vous avez publié en 1948 Dal diari di un borghese (Journal d’un bourgeois) dans lequel vous racontiez votre itinéraire personnel et intellectuel : celui d’un aristocrate de Sienne, antifasciste devenu communiste après la guerre. Ce journal est le portrait d’un être solitaire, toujours critique mais distant, jamais impliqué mais hésitant entre l’action et l’observation. Alors, malgré votre dégoût, votre abjection, vous avez revêtu l’uniforme facsiste à l’occasion, et également par nécessité, en tant que fonctionnaire vous avez prêté serment, et puis vous avez, forcément, fait le salut fasciste. Vous êtes un être médiocre, Monsieur Bandinelli. Quelle qualité !

 Cette médiocrité-là, exprimée sous la forme discrète et intime du journal, nous fait du bien. C’est une médiocrité touchante et salutaire comme la décrit Angelo Caperna*, dans la postface du livre : « l’homme médiocre, l’homme ordinaire, loin des projecteurs, cultive son regard critique et libre. » Vous même, en 1921, vous assumiez déjà cette médiocrité en donnant « à cette parole sa vraie signification, étymologique, dénuée de la valeur péjorative qui lui a été conférée quand le Surhomme a fait son entrée en scène. » Ah ! Ces hommes supérieurs, assurés de leur caractère exceptionnel, sont gênants, encombrants, voire catastrophiques. Il faut penser aussi la médiocrité comme une forme d’anticonformisme.

 Mais que peut-elle faire ? Vous avez pensé poser une bombe, faire un attentat… et puis finalement pas. Vous ne connaissiez personne. Il n’y a pas eu de contact, « une impulsion extérieure aurait rendu les choses possibles… » Somme toute, vous vous êtes retrouvé dans une situation sinon banale, du moins commune et partagée par d’autres comploteurs possibles et impuissants d’Allemagne et d’Italie, qui n’y croyaient pas plus que vous, qui finalement laissaient faire. Cette «  inutilité des actions individuelles » s’explique, peut-être alors par « l’impossibilité des bourgeois à secouer, en l’absence d’une forte sollicitation extérieure, l’indifférence dans laquelle leur fatigue séculaire les a plongés. » Cette phrase, qui n’est pas neutre idéologiquement, ne sonne pas comme une excuse, mais comme un aveu, lucide et critique : vous n’étiez pas sorti de votre classe.

 Pourtant vous parvenez à montrer que l’uniforme peut masquer l’intime résistance et n’empêche en rien l’observation caustique. Ce récit nous permet de mieux comprendre, de l’intérieur, le mode de fonctionnement des régimes autoritaires. Devant la description absurde et pathétique de ces deux dictateurs encombrés par la mesure de l’art, on saisit davantage la nature de leur caractère et de leur pouvoir. Bandinelli donne du sens à des détails : la façon de prononcer de l’un (on n’est pas loin alors de Klemperer et de sa LTI), la façon de se tenir de l’autre. L’un est un dissimulateur, l’autre un histrion prévisible. «  Sehen sie, meine Herren« … tandis que Hitler reprenait l’explication tout en la déformant artificiellement afin d’illustrer une de ses idées préconçues, Mussolini ne masquait pas son désintérêt profond. Il faut les entendre parler d’architecture antique… c’est drôle et étrange, leur dialogue ressemble à un sketch : deux abrutis qui n’y comprennent rien guidés par un homme contraint, serré, secrètement affligé. Le soir, cet homme prend des notes… pour lui d’abord et pour nous maintenant.

c. aranyossy

* Angelo Caperna est cinéaste et auteur du documentaire sur Ranuccio Bianchi Bandinelli : Un homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes.

 

   
 

Ranuccio Bianchi Bandinelli, Quelques jours avec Hitler et Mussolini, Carnets Nord, septembre 2011, 92 p. – 8,00 €

 
     

 

 

 

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