Alessandro D’Avenia, L’art d’être fragile – Comment un poète peut sauver ta vie
Giacomo Leopardi peut aider le monde d’aujourd’hui : cela peut surprendre et aurait surpris le poète lui-même. Alessandro D’Avenia explique la force des « bonnes paroles » du poète et, entre autres, de son Zibaldone. L’auteur s’adresse au poète mais aussi à la jeunesse italienne sous forme de lettres mêlées de témoignages d’adolescents pour montrer comment un poète « vieux » peut changer la vie. Le message est entendu : Leopardi retrouve grâce à D’Avenia en Italie une gloire posthume imprévue et massive. Le poète prouve que les progrès et les richesses compriment les désirs en les transformant en terrorisme de besoins.
Preuve que les poètes classiques peuvent réparer des vies actuelles car les douleurs ne changent pas et les jeunes Italiens y trouvent des échos dans ce qu’en dit D’Avenia. Il existe là un manuel pratique qui permet de sauver la vie en se laissant blesser par elle pour « réparer l’infini ». Au-delà du temps, deux siècles et leurs références dialoguent. L’auteur contemporain a su ajuster son propos à une jeunesse pour montrer comment le message universel parle loin de tout langage professoral.
La grandeur de Leopardi tient à la fragilité qu’il attribue à la condition humaine et permet de répondre à la question de Calvino : « Pourquoi lire les classiques ? » Leopardi, décalé dans son temps quoique connu, fut mal entendu et n’a été vraiment reconnu qu’après sa mort grâce à son ami Ranieri qui a senti ses paroles prémonitoires pour la jeunesse. Il n’existe dans le Zibaldone nul dogmatisme, c’est une philosophie en marche proche de Schopenhauer et Kierkegaard. Comme Rimbaud, Leopardi aura connu une vie courte nourrie d’une force vitale, talismanique et idéaliste qui fascine la jeunesse. Car cette force tient à la fragilité de l’existence et son « rien » qu’il convient de préserver et transformer en beauté.
Celui qui se disait, à moins de quarante ans : « je suis mûr pour la mort » donne du courage. Leopardi n’est pas le poète mélancolique du malheur mais celui de la grandeur de l’homme face au peu qu’il est. Une énergie peut s’emparer des lecteurs. La fragilité du poète est donc capable de faire sourdre des intuitions visionnaires qui prouvent que la vraie poésie ajoute à la vie et à sa « toile » une chaleur.
D’Avenia la renouvelle et rappelle l’acuité de Leopardi ; ce nihiliste donne du courage en déterrant des trésors vitaux contre l’ennui tout en mettant l’accent, en pré-futuriste, sur l’intuition que la modernité des technologies et des communications nouvelles (jusqu’à celle du Web…) ne donne pas forcément le bonheur et ne sauve pas le monde.
Il faut trouver en soi une force sous le « fardeau mental » qui parfois nous couvre comme ce « couvercle » dont parlait un autre immense poète : Baudelaire.
jean-paul gavard-perret
Alessandro D’Avenia, L’art d’être fragile – Comment un poète peut sauver ta vie, P.U.F., Paris, 2018.