Ghyslaine Leloup & Noël Roch, Bien à vous — une correspondance

Les émois du « chœur »

Dans l’échange de mails s’est ins­truit un bel échange que les élus ont pra­ti­qué « sans se voir, sans se ren­con­trer, mais tou­jours dans la ten­sion via le mys­té­rieux réseau ». Comme pro­té­gés par leur absence phy­sique, les deux créa­teurs s’y aban­donnent plus libre­ment. La poé­tesse mène le bal. Le peintre semble plus en « repons ». Le tout dans une his­toire volon­tai­re­ment indé­ci­dable où la nudité des émo­tions est de mise. L’écart des corps fait donc le jeu d’une proxi­mité pris­ma­tique que, tout compte fait, illustre le tableau choisi en page de cou­ver­ture de l’ouvrage.
Ghys­laine Leloup ose par­fois de très beaux poèmes ins­pi­rés par la pein­ture de celui qui l’accompagne plus qu’il ne lui fait face. « Votre main s’est appro­chée d’un cris­tal noir / Sur ses toiles l’incendie d’une absence » : tout est dit de ce qui ne s’évoque pas — ou très peu — sinon dans les méandres des infor­ma­tions plus ou moins intimes et qui doivent beau­coup à la péné­tra­tion de la poé­tesse. Pro­fi­tant de cet échange, elle remonte par­fois le temps : la Nor­man­die, le Nord, par exemple, L’IRCAM et son goût pour les créa­teurs : Bou­lez bien sûr mais il n’est pas le seul. Et pour ne pas se perdre, la poé­tesse voya­geuse sut se retrou­ver, se répa­rer là où « la magie n’est pas au bord des lagons ou sous les coco­tiers » mais dans des lieux plus âpres et « habités ».

Noël Roch trouve en Ghys­laine Leloup la « par­te­naire » par­ti­cu­lière idéale à une rela­tion bijec­tive déta­chée de toute maté­ria­lité si ce n’est celle qu’ouvrent les œuvres et qui est peut-être plus sidé­rante et pro­fonde que d’autres ren­contres à la fois plus sen­sibles et qui néan­moins le sont moins. Une telle non-rencontre (pour par­ler comme chez Alice au pays des mer­veilles) per­met dans les frag­ments une recom­po­si­tion d’un « temps pur » (Proust) où se légi­time un accès à soi par­ti­cu­lier. Ce qui a été vécu aupa­ra­vant par les deux pro­ta­go­nistes va en cet échange bien au-delà du moment d’une l’écriture plu­tôt auto­ma­tique dont la ver­sion est moins res­ser­rée a priori que celle de mails.
Pour­rait s’imaginer une mise en scène théâ­trale sinon du texte en son entier du moins de ses moments forts pour res­ser­rer l’échange ? Faudrait-il pour autant gom­mer la mise en apprêt volon­taire de cer­tains pas­sages ? Noël Roche l’active plus que sa cor­res­pon­dante : sans doute est-il plus mal à l’aise qu’elle avec l’écriture. A moins que, fidèle à la nature « mâligne »,  il se méfie de cer­taines explo­ra­tions de l’affect. Mais le dia­logue magni­fie l’œuvre. Elle en est le pré-texte et se des­sine elle-même par ce que la femme en évoque et fait dire et adve­nir au peintre en évo­quant aussi bien Agnès Sorel que Tamara de Lem­pi­cka par exemple, que la poé­tesse aime autant qu’elle déteste Balthus.

Sans affec­ta­tion, la poé­tesse force le peintre qui tra­vaille en couple (avec une femme bien pré­sente et réelle » — Coucke) et même s’il « connote néga­ti­ve­ment » ce mot. Le peintre veille dans son échange à ne tra­hir per­sonne. Mais il est cer­tain que la poé­tesse donne un coup de fouet à son inter­lo­cu­teur, ravi d’ailleurs d’une telle inten­sité d’attention. Néan­moins, Ghys­laine Leloup prend le soin de ne jamais heur­ter celui dont elle pola­rise l’intime.
En même temps, elle le fait sor­tir des images tra­di­tion­nelles qu’une édu­ca­tion enfan­tine offre aux femmes de naguère. Et peut-être d’aujourd’hui. Il n’est ni prince char­mant ou ogre… Il n’est « que » peintre. Et la femme poète. Tou­jours authen­tiques et proches même dans un éloi­gne­ment consenti. C’est bien.

jean-paul gavard-perret 

Ghys­laine Leloup & Noël Roch, Bien à vous — une cor­res­pon­dance,  Edi­tions Uni­cité, Saint Ché­ron, 2018, 121 p. — 16,00 E.

 

 

 

 

 

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