Edmund White, City Boy

Auto­bio­gra­phie d’un écri­vain en devenir

Edmund White est consi­déré aujourd’hui comme l’un des plus brillants repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture dite « homo­sexuelle ». Il a par ailleurs reçu le Natio­nal Book Cri­tics Circle Award en 1994 pour sa bio­gra­phie de Jean Genet et le prix du fes­ti­val de Deau­ville en 2000 pour l’ensemble de son œuvre. Dans son nou­vel opus auto­bio­gra­phique, City Boy, il revient sur ses débuts en pei­gnant le tableau fas­ci­nant de la vie homo­sexuelle et artis­tique du Man­hat­tan des années soixante et soixante-dix, le New York d’avant le sida, d’avant Rudolph Giu­liani et d’avant le 11 sep­tembre 2001.
Témoin pri­vi­lé­gié — et acteur — de la libé­ra­tion sexuelle et de l’émancipation de la plus impor­tante com­mu­nauté gay de l’époque, le jeune Eddy tra­verse, sans vrai­ment en prendre la mesure, les temps forts de ces années clé. En plein marasme éco­no­mique, Jas­per Johns et William Bur­roughs fré­quen­taient les mêmes soi­rées, et l’on sur­pre­nait aussi bien un débat sur Marx au New York City Bal­let que des ébats au fond des entre­pôts ou der­rière les camions le long de l’Hudson River.

C’est dans ce décor qu’Edmund White fait ses débuts : des années de bohème, sans argent, sans contrat pour un nou­veau livre, une paren­thèse à Rome ou à Venise, pour mieux reve­nir, tou­jours, dans une ville en déli­ques­cence, une ville pleine de dan­gers, trans­gres­sive, per­mis­sive et chao­tique.
Ce livre raconte le par­cours tumul­tueux du jeune écri­vain, de ren­contres cultu­relles en errances éro­tiques. Plus qu’une ville, New York y est un per­son­nage, le lieu de tous les pos­sibles, de toutes les intrigues intel­lec­tuelles et de tous les délires artis­tiques. On y croise Susan Son­tag et Harold Brod­key, on y assiste à l’éclosion d’une géné­ra­tion d’artistes et d’écrivains gays. Plus qu’une simple auto­bio­gra­phie ou qu’une pho­to­gra­phie limi­tée à un milieu — artis­tique et/ou homo­sexuel -, ce livre est un véri­table témoi­gnage sur cer­taines fins d’époque : Eddy était là lors des émeutes de Sto­ne­wall, mar­quant à la fois l’apogée et la fin de la per­sé­cu­tion de l’homosexualité ; il était là aussi au début des années 1980, lorsque, avec l’arrivée du Sida, le sexe ne fut plus jamais chose légère ou sans conséquences.

Un témoi­gnage, comme les meilleurs écrits de White, mâtiné d’intime et de per­son­nel, dans lequel il ne craint pas de dévoi­ler sans la far­der la réa­lité de ses appé­tits sexuel et lit­té­raire — res­pec­ti­ve­ment vorace et omni­vore. Il raconte avec la même appa­rente can­deur, sans fausse pudeur en tout cas, son émo­tion lorsqu’il aper­çut Ezra Pound à Venise, et les pré­fé­rences sexuelles des nom­breux hommes qui finissent dans son lit.
Et que l’on n’accuse pas White de « name drop­ping », cette pra­tique très en vogue aujourd’hui consis­tant à par­se­mer récits ou dis­cours de noms de per­sonnes célèbres pour se don­ner de l’importance. Certes, son livre est construit autour des gens célèbres qu’il a croi­sés ou connus : les poètes Richard Howard, James Mer­ril et John Ash­bery ; Lil­lian Hell­man, Peggy Gug­gen­heim, Harold Brod­key, Robert Map­ple­thorpe, Jas­per Johns, Susan Son­tag,… Ils sont nom­breux, mais pour lui, le social, c’est l’intellectuel, et il n’use jamais de ces noms pour se mettre en valeur per­son­nel­le­ment. Les ren­contres sont pré­sen­tées comme des acci­dents de la vie, comme pour dire : j’étais là, oui, mais par hasard.

Il en va de même pour les évé­ne­ments politico-sociaux aux­quels il se trouve mêlé. Sa des­crip­tion des émeutes de Sto­ne­wall est frap­pante et révé­la­trice sur ce point. Jamais il ne cherche a pos­te­riori à se mon­trer héroïque : il se trou­vait devant le fameux bar cette nuit-là et l’émeute lui fait d’abord peur. Puis, s’il se joint au flot des pro­tes­ta­taires — qui se fai­saient appe­ler les Pink Pan­thers, en réfé­rence au mou­ve­ment proche de Mal­colm X des Black Pan­thers -, c’est parce que ç’allait être la pre­mière révo­lu­tion mar­rante (page 66).
De toute façon, comme il l’avoue page 60, Une bonne par­tie de mon temps libre était consa­crée au sexe — trou­ver un par­te­naire, puis faire l’amour. Ce déta­che­ment non feint, cette ambi­va­lence, à une époque où l’engagement poli­tique était tout, a de quoi char­mer.
Pour conclure, s’il est incon­tes­ta­ble­ment le por­trait d’une époque et d’une ville mythiques, ce texte, tour à tour émou­vant et drôle, tou­jours sub­til à sa manière non­cha­lante, retrace aussi le par­cours ini­tia­tique, tra­versé d’icônes et de grands noms, d’un écri­vain en devenir.

a. de lastyns

   
 

Edmund White, City Boy, pré­facé par John Irving, tra­duit de l’anglais (Etats-Unis) par Phi­lippe Dela­mare, coll. “Feux croi­sés”, Plon, mars 2010, 336 p. — 24,00 €

 
     
 

Leave a Comment

Filed under Essais / Documents / Biographies, Non classé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>