Smain Laacher, Femmes invisibles. Leurs mots contre la violence

Smain Laacher, Femmes invisibles. Leurs mots contre la violence

Harcèlement moral, violence conjugale, mariage forcé, violences intrafamiliales…

De l’abnégation à l’éthique de la responsabilité

Tout le mal qu’elles ont dit du mal qu’on leur faisait, elles l’ont défini comme un nouveau pouvoir de décider elles-mêmes, écrit Smaïn Laacher, sociologue et chercheur au Centre d’études des mouvements sociaux, dans ce livre.
Cet ouvrage sociologique de 272 pages met en lumière deux aspects essentiels. D’une part, une connaissance sociologique sur le monde domestique des populations immigrées et/ou issues de l’immigration et ses différentes formes de violence mettant en scène des femmes étrangères et d’origine étrangère appartenant majoritairement aux classes populaires qui pour la première fois sortent de l’invisibilité et brisent la loi du silence et osent franchir ce qui relevait de l’ordre de l’invisible, du tabou et de l’infranchissable. Et d’autre part, les pratiques et les modes de publicisation de la violence privée qu’elles vivent et/ont vécu au quotidien.

Mariées et/ou célibataires, ces femmes définies comme des « vies dans l’ombre », « des vies de l’ombre », « des vies infâmes, indignes d’être contées et racontées » franchissent le pas et sortent de l’ombre en livrant à travers cette étude des aspects de leur intimité personnelle et familiale. Elles exposent ainsi sur la sphère publique des souffrances d’ordre privé, en l’occurrence les violences conjugales et familiales (mariage forcé) par la médiation de la lettre, du courrier électronique, du téléphone et des entretiens. Le tout exprimé dans le langage de « l’école », du « droit » et de la « raison » pour dire, « nommer les choses », dévoiler des souffrances, définir, interroger, révéler et solliciter de l’aide pour enrayer la violence et affirmer ainsi leur refus de l’enfer à huis-clos pour lui substituer la recherche d’un tiers qui restituera à chacun son dû. Et c’est par le biais de deux associations dont la vocation est d’aider les femmes et les jeunes filles, Ni Putes Ni soumises (N.P.N.S) et Voix de Femmes que Smain Laacher a eu accès à la parole de ces femmes qui relève de l’ordre de l’intimité.

Le corpus de cette recherche regroupe 261 lettres manuscrites dont les thèmes dominants portent sur le harcèlement moral, la violence conjugale, le mariage forcé, les violences intrafamiliales… 401 fiches téléphoniques. Une trentaine d’entretiens approfondis menés auprès de femmes ayant fait l’objet de violences. Au moment du face à face avec le chercheur, certaines avaient porté plainte. D’autres pensaient le faire. Un corpus dont le matériau inédit, unique et précieux semble revêtir une dimension particulièrement innovante et qui selon l’auteur, constitue des modes d’expression et de contestation discrets ou invisibles – et – instructifs sur la relation entre privé et public et ses modifications en cours. La saisine de l’écriture pour porter sa souffrance privée dans l’espace public semble, en effet, être un acte socialement et historiquement inédit car ces femmes sont dénuées d’expérience en matière de protestation publique.

Cette écriture de soi sur soi. Cette mise à nu de soi à travers ces moments biographiques appréhendés essentiellement comme « des sources de connaissances ». Ces mots qui décrivent, dévoilent, révèlent pour « dénoncer » ce que ces femmes ont vécu, vivent et ne veulent plus vivre. Ces souffrances privées exprimées sous forme de « protestation publique », voire de plainte, qui doit être entendue comme un tort demandant à être reconnu, autrement dit qui ne doit pas échapper à une exigence de justice ou qui demande à être départager en justice, sont autant d’éléments et de facteurs qui permettent de saisir de l’intérieur les systèmes de valeurs et les « univers de croyances » de ces femmes qui malgré leur inexpérience font appel au droit comme mode de régulation dominant pour obtenir réparation. Pour l’auteur, en recourant à l’écriture, ces femmes « usent encore de ce qui est de leur liberté, celui d’écrire pour suspendre le monde, le mettre à distance et l’examiner avec d’autres ».
Par ailleurs, cette incursion dans l’univers de ces femmes contribue à une compréhension de leurs mondes intérieurs et à la reconstruction de leurs définitions des situations vécues, de l’impact des violences subies sur leur identité personnelle, de leurs motivations et des finalités de leur acte que Smaïn Laacher définit comme volontaire et souverain, c’est-à-dire la capacité de dire et de se désigner comme sujets. Ce nouveau pouvoir de décider elles-mêmes comment et à quelles conditions réagencer ou, mieux encore, réordonner les différentes affiliations qui déterminent ce qu’elles ont et ce qu’elles sont vient inévitablement opérer un changement dans la conception que ces femmes portent à l’égard de leur personne. Et dans la représentation de la société à l’encontre de ces femmes immigrées, issues pour beaucoup d’entre elles de l’immigration.

Ainsi, en extériorisant leur souffrance ; en s’interrogeant sur le sens du juste et de l’injuste  ; en faisant appel au droit ; en recourant à un tiers pour obtenir réparation, ces rédactrices et ces appelantes plaignantes se constituent comme des sujets qui expriment leur volonté de s’approprier tant leur corps que leur vie et ainsi l’accès à la dignité.

Nadia Agsous

   
 

Smain Laacher, Femmes invisibles. Leurs mots contre la violence, Calmann-Lévy, 2009, 272 p. – 18,00 €.

 
     
 

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