Luc Ferry et Lucien Jerphagnon, La tentation du christianisme

Luc Ferry et Lucien Jerphagnon, La tentation du christianisme

Deux questions pour une leçon… où comment être à la fois léger et profond, exigeant et accessible

Quand j’ai appris la publication de cet ouvrage par Grasset en mars 2009, je me suis jeté dessus comme un fanatique. Attention, pas comme n’importe quel fanatique : un fanatique poli, discret. Avec un fanatisme de professionnel.
J’ai lu le livre comme un tueur à gage serein, curieux, appâté par plus d’un mystère. En le lisant j’ai cherché à répondre à deux questions. Deux questions qui semblent fort éloignées de prime abord mais qui ne le sont pas en fait. Première question : comment rendre accessible, lisible et compréhensible ce qui est d’un temps révolu ? Quels mots utiliser pour dire ce qui se concevait dans un autre univers mental, sans trahir justement cet univers ? La solution la plus simple est la trahison, et simplement mobiliser les idées si commodes du passé. Les prendre comme on fait ses courses au marché et puis les actualiser, comme ça. Mais à force d’enlever ou de masquer la poussière, de faire reluire et briller les vieilles idées, on en enlève la patine… et le charme du réel disparaît. L’autre solution est le renoncement, c’est-à-dire marquer pour maintenant et pour toujours la distance et dire que, finalement, ce passé n’a plus rien à nous dire. Over. Rusted. L’illusion des deux côtés.

Et puis il y a cette ligne, cette ligne fine, délicate et harmonieuse choisie par Lucien Jerphagnon : sans trahir, faire comprendre, par des analogies faussement anachroniques. Sur son chemin il cherche à établir des connexions cérébrales entre notre cerveau et les anciennes pensées, celles qui nous ont déterminé, malgré nous ou avec nous.
Mais alors comment fait-il pour obtenir la note juste, cette suspension de l’idée ? Cette même idée, prise entre un avant et un maintenant fonctionne comme un léger patrimoine en suspension, en devenir.

Arrive alors la deuxième question, celle du livre : pourquoi le christianisme a-t-il triomphé ? Comment expliquer la lente mais définitive victoire du christianisme sur le paganisme greco-latin ? Pourquoi ce retournement, qui est aussi une longue évolution de plus de trois siècles, du christ martyr au christ roi ? Questionner n’est pas célébrer la victoire, mais dire d’abord qu’elle n’allait pas de soi. Cette question posée en Sorbonne dans le cadre du collège de philosophie le 16 février 2008 a donné lieu à deux contributions de grande qualité, publiées dans l’ouvrage.
La première est celle de Lucien Jerphagnon, qui remet cette progression culturelle du christianisme dans son contexte romain. Il s’agit de comprendre les rapports ambivalents faits de séduction et de répulsion pour ce « scandale » et cette « folie » de la pensée chrétienne diffusée dans un monde romain si pratique et normatif. La contribution de Luc Ferry – respect et hommage pour mon ancien patron… – est d’une autre nature : elle replace la révolution chrétienne dans ses rapports avec la philosophie grecque. Et cette approche – bien éloignée de cette philosophie notionnelle et technicienne de terminale – montre bien en quoi le christianisme, dans sa formation s’est non seulement nourri de cette philosophie antique mais l’a également enrichie, opérant une sorte d’ aggiornamento spirituel.

Nulle défense du Christ ici, ce n’est pas la question. On parle d’hommes. Les deux approches se complètent parfaitement, avec brio et légèreté. Pas de superficialité, ni de prétention, juste du savoir, de la compétence qui font la vraie clarté.
Si le premier déroule une pensée libre, fluide, courante, a-sytémique, le deuxième, a contrario, a une approche plus construite, carrée, géométrique ponctuées par des traits d’humour et de légèreté maîtrisée, faisant participer le public.
J’aurais aimé en être, il me reste le livre.

La discussion qui a suivi les interventions est vivante et les questions, courtes – qui heureusement ne sont pas elles-mêmes de fausses questions déguisées en analyses prétentieuses – visent juste et j’ai trouvé là un indice essentiel pour mon enquête : la métaphore du pâtissier : Lucien Jerphagnon n’est pas un créateur de système, il agit comme un pâtissier qui sait comment sont bricolés les gâteaux, les systèmes de pensée. Or à l’intérieur d’un système il ne peut y avoir de courant d’air, de suspension, de distance justement. Cette attitude intellectuelle est essentielle pour comprendre la séduction chrétienne dans le monde romain. Car plus la question est dense et plus la victoire parait grande, forcément et tristement définitive, plus l’approche doit être prudente et modeste ; à l’écoute, simplement, du changement. Ce livre va continuer à résonner en moi, pour une meilleure approche du temps, des mots et de la distance.

c. aranyossy

   
 

Luc Ferry et Lucien Jerphagnon, La tentation du christianisme, Grasset, Paris, mars 2009, 129 p. – 11,00 euros.

 
     
 

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