Sarah Dunant, Un cœur insoumis
Plongée abyssale dans les âmes d’un couvent italien
Sarah Dunant, auteur remarqué de La Naissance de Vénus, revient avec le troisième volet de sa trilogie sur la Renaissance italienne. Un roman prenant, dont l’action, située dans le couvent de Ferrare, met en scène tous les acteurs d’une intrigue réussie : la révolte, la peur de Dieu, l’extase mystique, le doute, les humiliations, les rigueurs, les interdits, les secrets cachés derrière les portes closes… le tout sur fond de Contre-réforme, avec la menace diffuse d’un resserrage des lois qui régissent la vie des nonnes.
À seize ans, Serafina est enfermée par sa famille et contre son gré au couvent de Santa Caterina. Sa faute ? Etre tombée amoureuse au-dessous de son rang, et que celui qui lui était destiné ait préféré sa jeune sœur. Elle entame sa première nuit de novice dans les hurlement et la fureur, au risque de réveiller toutes ses congénères. Zuana, la sœur infirmière, doit intervenir pour lui faire avaler un calmant. C’est ainsi que se noue entre les deux femmes une relation complexe, oscillant entre confiance et trahison. Serafina n’a qu’une idée en tête : retrouver sa liberté et le rossignol qui l’appelle de l’autre côté de l’enceinte de sa prison. Dans les cellules des nonnes, la nuit, des rituels cachés épicent des vies de recluses, rythmées par les horaires des prières. Entre petites vanités – une coquette qui s’ôte un poil au menton – et mortifications volontaires – la ceinture de clous qui s’enfoncent dans les chairs -, certaines atteignent l’extase, provoquant admiration, envie ou suspicion. Parfois égayée par quelques événements attendus comme sources de réjouissances, de partage avec le reste de la communauté et de fierté, la vie au couvent de Ferrare coule paisiblement, du moins en apparence. Des apparences bien loin de la réalité, surtout pour Serafina. Protégée par sa voix d’ange et le rôle de novice modèle qu’elle joue, elle prépare son évasion. Dans la veine des précédents succès de l’auteur, Un Cœur insoumis est un livre multiple : intrigue, roman historique, romance, c’est avant tout une histoire de pouvoir, de créativité et de passions.
Comme toujours, ce sont les femmes qui, malgré la domination violente des hommes qui régissent leur monde, se rebellent à leur façon. Serafina, en tentant de fuir la prison où on l’a enterrée vivante, Zuana, en concoctant au fond de son apothicairerie des remèdes inspirés par les conseils de feu son père et qui soulageront les hémorroïdes de l’évêque, et Chiara, l’abbesse, qui fait fructifier sa petite entreprise en vendant les spectacles mis en scène par ses ouailles et en accueillant les jeunes filles trop laides pour trouver époux et confiées au couvent moyennant une généreuse dot. Sarah Dunant insuffle à cette histoire d’amour contrarié assez d’énergie pour rendre le récit digne d’intérêt.
C’est le cas, en particulier, des chapitres où le silence du cloître perçoit le vacarme du carnaval, les madrigaux entonnés à tue-tête semblent résonner dans l’esprit des épouses de Dieu. Il n’est pas fréquent de bénéficier ainsi d’une immersion au plus profond des âmes, d’une abyssale plongée dans un monde en noir et blanc, surtout en pleine Renaissance italienne, dont on est plus habitués à voir décrits les fastes, les dorures et les vermillons.
agathe de lastyns
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Sarah Dunant, Un cœur insoumis, traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier, Belfond, novembre 2010, 494p.- 22,50 € |
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