Fanny Howe, Les vies d’un esprit

Fanny Howe, Les vies d’un esprit

 Une sapience de soubresauts

Les Vies d’un esprit rassemble tout ce qui fait la spécificité de l’écriture de Fanny Howe. Née en 1940 dans l’état de New York, elle est l’auteur d’une vingtaine de romans, autant de recueils de poésie, et de deux volumes d’essais ; seuls un roman (Nord Profond, Mercure de France, 1997) et un volume de poèmes (O’Clock, suivi de Jeux Lyriques, Grèges, 2009) ont pour l’instant été traduits en français. « Les Vies d’un esprit » se compose des fondamentaux au hiératisme lapidaire de l’auteure. L’oeuvre charrie un corpus dont l’unité se trouve dans une forme de protestation radicale de la matière, corporelle, psychique, mais aussi poétique.


Le moi y demeure insoumis aux ordres qui le hantent. : récit de fiction, méditation poétique sur la place du sujet dans le monde, questionnement théologique quant à l’existence et à la nature d’une transcendance, tout devient sujet pour une errance où un sujet féminin jamais nommé avance en divers lieux depuis sa naissance dans un nid de bruyère sur une plage battue par le vent, jusqu’à ses dernières divagations dans les allées d’un parc familier. Paysage mental et géographie, dehors et dedans se télescopent avec en fond de décor l’esquisse des villes américaines, les océans qui les jouxtent et aussi des réminiscences de la littérature européenne.

Celle qui est devenue incontournable dans le monde poétique américain évoque autant les débâcles de l’esprit que des ivresses apocryphes. Le langage ne « chante » pas, il chaloupe, écope,  rame. Sait ce qu’il en est de la vie et de la mort. Chaque page est un sillage, une bave apothéosée au sein de nuits blanches. L’œuvre devient un bateau ivre cherchant quelle issue trouver au-delà des limites de l’impouvoir et du temps qui génère de l’irréparable et la dépossession absolue. Mais par-delà, d’effondrements intérieurs en dessaisissements, de déprise en défection, là où tout moi ne fait que passer. Entre ésotérisme et expérience du corps, le poème devient flacon noir mental, peau profonde : tout y est mis en danger, entre l’ellipse et l’énoncé, le vacillement voluptueux des sens et les engrenages grinçants de la métempsychose.
Entre perdition et rédemption s’inscrit poétiquement une force d’expression face à l’impuissance du verbe que tout être porte en lui étant donné sa condition d’humain. Sans échapper à la règle, la poétesse refuse d’être aspirée par le vide troué par le vent et toutes les formes de béance. Son œuvre est une sapience de soubresauts avec des phrases qui se mêlent aux ombres du passé. Apparaître, disparaître tout semble lié. Fanny Howe épelle le monde et interpelle ce qui le dépasse. Au-delà de l’enfer de la négativité, elle fait de la poésie ce « pèse-nerfs» cher à Artaud. Ainsi innervé, le texte écume, répare, capitonne là où l’auteure se fait prêtresse, apôtre sans doute et forcément un peu aphone mais qui, amputée de certitude, réchauffe le serpent gelé de la langue au sein des ombres et avant de disparaître dans l’absolument seul où le néant remue.

jean-paul gavard-perret

Fanny Howe, Les vies d’un esprit, Traduction de l’anglais (USA) et présentation par Bénédicte Chorier-Fryd, Editions Grêges, 2017, 96 p. – 12,00 €.

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