David Lapoujade, Les existences moindres
Partant de l’expérience de Pessoa (son nom est « Personne ») pour lequel l’existence paraissait insignifiante et irréelle, David Lapoujade, dans un livre très fort, montre combien la pensée n’assure pas plus au penseur son essence que sa perception assure l’expérience de la vision. L’auteur tord donc le cou au « esse est percipi » (être c’est être perçu) de Berkeley à partir, et ce n’est pas la moindre originalité du texte, de l’œuvre d’Etienne Souriau. Le philosophe semble reconnaître à l’être une existence mais il prouve que celui-ci ne peut faire autrement que « s’empêtrer dans de faux problèmes ». Et Souriau de préciser l’erreur des hommes : ils cherchent une entrée dans l’existence alors qu’ils y sont de plain-pied. Ce qui n’empêche pas de douter de la réalité de l’existence.
Et Lapoujade de rameuter les incontournables. Non seulement, comme c’est souvent le ca,s Merleau-Ponty et à un degré moindre Sartre mais ceux qui ont fait le ménage : Oscar Munoz qui clôt la « catastrophe » des images, Hofmannsthal et son peintre inconnu, Kafka et Beckett surtout. En un temps où l’ère du mensonge devient la manière de vérité (de Trump à Fillon), tous ont démonté ce système et le jeu infini du trouble. L’événement n’est plus l’instant « prérogatif ». L’affirmation péremptoire module les âmes, tue les faibles, instaure sans fonder. Si bien que l’image devient l’avocate de ce qu’elle est et non de ce qu’elle témoigne.
La vérité n’a pas plus de consistance que le mensonge : Le Procès est là pour le prouver et L’innommable le vérifie. D’où l’importance de ce livre qui, sans le vouloir, s’inscrit totalement dans la problématique du temps. Il prouve que ce qui existe manque soudain de réalité. Et l’ère du virtuel dans laquelle nous entrons ne va rien faire pour redresser cet abîme. Un scénario porté à l’écran, l’exécution d’une partition comme le proposent Trump et les autres deviennent les manières de gagner en réalité et la réalité.
L’objectif est d’acquérir une plus grande présence, un éclat plus vif, une intensité. Manière de rendre plus réel non seulement ce qui existe mais ce qui n’existe pas. Si bien que celui qui s’intéresse à l’esthétique des images bascule forcément dans leur éthique. Souriau l’avait compris dès 1938 en un ouvrages de pure philosophe : Avoir une âme, essai sur les réalités virtuelles. Mais Lapoujade pousse l’analyse plus loin, au-delà de l’ontologie de l’art voire d’un art de l’ontologie. Il prouve qu’il peut exister de l’être ou de la réalité par le simple fait des modes de le représenter. Bref, la rhétorique fait tout. Et les « existences moindres » y deviennent celles des dépossédés.
Ce n’est pas neuf diront certains : accéder à l’Être ou au réel ne se produit que par les manières qu’il se donne. Mais peu à peu, face à ce maniérisme, il n’est plus de rempart critique. Et Lapoujade de conclure sur la dissipation et l’égalisation des modulations : « apparaître, disparaître, réapparaître ». La trilogie devient un paramètre ou un processus magique non plus activé par une causalité supérieure, une élévation – comme chez Souriau -, mais par des maîtres à ne pas penser. Ils ne cherchent pas à accroître la réalité mais à la détourner à leur profit.
Sur ce plan, Kafka avait déjà tout dit.
jean-paul gavard-perret
David Lapoujade, Les existences moindres, Editions de Minuit, Paris, 2017, 96 p. – 13,50 €.