Anne-Sophie Cochevelou et le « wearable art » : entretien avec la petite fille modèle

Anne-Sophie Cochevelou et le « wearable art » : entretien avec la petite fille modèle

Anne-Sophie Cochevelou (Obsolescence déprogrammée) fait passer du paroxysme de l’idéal à notre abîme matérialiste. Les éléments de ses œuvres deviennent notre mémoire : elles y laissent plus que leurs traces : leurs hantises. Elles appâtent notre inconscient, le concentrent. Elles rappellent qu’on n’est rien, à personne. Notre paquet de viande et de nerfs n’est qu’une masse.


Ce qui n’empêche pas à l’artiste de penser que l’enfant peut toujours être réinventé. L’ « exposer » (lui ou ses »jouets ») ne revient pas à s’en défaire. Au contraire. Cela permet de montrer ce qui fait notre état. Dans un surgissement volcanique émane l’intimité ouverte. L’artiste fait parler ce qui se tait et permet de s’arracher à l’erreur mystique. Car ce qui habite toute mère n’a rien à voir avec un dieu sauf à penser que la poupée elle-même détient une spiritualité vagissante – ce qui n’est pas à éliminer d’emblée…

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’envie de conquérir le monde.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils sont en cours de réalisations, je n’y ai jamais renoncé, sauf peut être celui de devenir vétérinaire, chanteuse d’opéra.

A quoi avez-vous renoncé ?
La sécurité de l’emploi, une potentielle ascension sociale.

D’où venez-vous ?
Il est écrit « Toulon » comme lieu de naissance sur mon passeport mais je n’ai aucune attache avec le Sud de La France, née d’un père Breton et d’une mère ch’tis tous deux ingénieurs j’ai grandi principalement en banlieue parisienne dans un milieu peu créatif mais ayant les ressources nécessaires pour me soutenir dans mon parcours.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Je n’aime pas vraiment le terme de dot connotant pour moi une image très réductrice de la femme, la ramenant à une valeur marchande dans un contrat de mariage. Mais je pourrais dire que, par mon « background », j’ai hérité d’un psychisme relativement bien construit grâce à un milieu familial sein et aimant, une éducation de grande qualité en prépa littéraire qui m’ont donné la culture et la force de travail nécessaire afin d’évoluer dans le milieu artistique à Londres.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Le caramel au beurre salé (malheureusement introuvable à Londres)

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Peut être mon approche du « wearable art», art portable, pour moi il y a une continuité et une circulation entre ma personne et mon art, alors que d’autres artistes préfèrent les séparer. J’aime créer des pièces qui ont une fonction, qui peuvent être portées et s’animer au contact des corps, parfois à la limite de l’art et de la mode.

Comment définiriez-vous votre approche de la « recup-art »?
La recup-art relève pour moi surtout d’un constat économique. Même si je lutte contre le gaspillage au quotidien, je ne suis pas une écolo intégriste ou une alter mondialiste révoltée et ne refuse jamais un projet ou j’ai la chance de travailler avec des matériaux neufs. La récup-art est le reflet des circuits économique alternatifs qui se développent en réponse à un modèle de consommation effrénée, sur la base du partage des ressources et des compétences humaines, du retour du troc… Mais pour tous mes projets personnels ayant très peu de budget, j’ai développé une esthétique de la contrainte, de la nécessité. Comme le dit Baudelaire : Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense.
J’aime travailler avec des matériaux qui ont déjà une histoire, tel un Bernard l’hermite, je viens habiter des formes déjà existantes, je travaille souvent de l’objet à l’idée plutôt que de l’idée à l’objet.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Une queue de sirène en tulle jaune réalisée par ma nounou de l’époque quand j’avais trois ans pour le carnaval.

Et votre première lecture ?
En petite fille modèle, « Les malheurs de Sophie » de la Comtesse de Ségur, je me sentais très érudite à l’époque, trouvant que le livre était épais et avec peu d’images.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Plutôt de l’électro, et de l’indie pop, en ce moment quand je travaille Christine and the Queens, Grimes et Björk, sur mon vélo j’aime le hip hop bien régressif ou la ka-pop sud-coréenne.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Un recueil de poésie, « Corps et bien » de Robert Desnos qui me bouleverse à chaque lecture

Quel film vous fait pleurer ?
Je montre en général peu d’émotion quand je regarde des films, à trois ans quand j’ai regardé « Bambi» et au moment ou la mère meurt je me suis retournée vers ma mère en lui demandant : « c’est bon, la biche ? »
Je me rappelle avoir beaucoup pleuré devant « Forest Gump », plus généralement devant des scènes montrant lien parent-enfant fort.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un canevas blanc plein de potentialité auquel je vais pouvoir ajouter artifices et prosthétiques afin de modifier mon apparence à volonté.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A mon professeur de littérature d’hypokhâgne pour lui dire à quel point il m’avait apporté.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Saint Pabu, un petit coin de paradis dans le Finistère nord où j’ai passé absolument tous mes étés depuis ma naissance, l’odeur de l’air iodé y est ma petite madeleine de Proust et je veux qu’on y répande mes cendres.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Mon amie artiste et mentor Sue Kreitzman, Orlan, une artiste plasticienne russe nommée Uldus, la critique de mode et de cinéma Diane Pernet, l’artiste Grayson Perry. L’écrivain Wajdid Wouahad.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je vais être très prosaïque mais un chèque, je n’aime pas les mauvaises surprises, j’ai toujours besoin d’investir dans mes matériaux et mes projets.

Que défendez-vous ?
L’expression de la créativité au quotidien, le port de la couleur, j’essaye humblement de combattre la médiocrité ambiante et de défendre les droits des femmes à ma petite échelle.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Un effet de style, pour moi le vrai amour, contrairement au désir, se réalise dans la complétude et non pas dans le manque. Comme le dit Spinoza dans l’Ethique, c’est la recherche d’un être qui augmente votre puissance.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Cela me parle, je dis toujours « oui » un peu trop vite, je suis une éternelle enthousiaste, et j’ai du mal à apprendre de mes erreurs. De toute façon, il faut être un peu utopiste pour se lancer dans ces genres de projets.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Si j’avais déjà participé au championnat international de craché de cerise dans le Michigan.
La réponse est malheureusement non.

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 28 mai 2016.

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