Christophe Stolowicki flâneur des deux rives : entretien avec le poète

Christophe Stolowicki flâneur des deux rives : entretien avec le poète

Aux grands silences collectifs, aux bruits des bottes qui firent résonner la souffrance, Christophe Stolowicki donne un « son » particulier. Il puise du fond des temps un savoir enfoui pour rappeler une violence absolue et une douleur toujours présente. Le poète donne à ses pesantes nuits d’ombres une splendeur aride au sein de la tension que traduisent ses figures de style et sa fragmentation du phrasé. Par son écriture, la lumière respire au sein d’une vision aqueuse et minérale.
Stolowicki propage la vie des obscurs. Il reste le passeur qui enterre l’ombre dans la lueur des lignes d’un ciel invisible. Au cœur de sa poésie subsistent le ravin et la braise des innocents sacrifiés. Stolowicki reste le fils secret des sans nom de l’Histoire. Par diffraction, ceux qui furent assassinés reparaissent (ce qui n’est pas sans écho dans nos jours troublés). Les miasmes du passé renaissent parfois avec l’absence d’espérance « et sa ceinture de noir ». Mais le regard trouve dans l’obscur un chemin de hallage avec « L’éclat océan des nombres premiers, des entiers décimaux de jeunesse ». En la syncope immense des corps, le poète inclut chaque fois toute la nuit et toute la lumière afin que le poème devienne la phrase totale.

De l’auteur : Zoom Avant, Passage d’encres, coll. Trace(s)

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’état de guerre.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je rêve enfin mieux qu’un enfant.

À quoi avez-vous renoncé ?
À ne renoncer à rien.

D’où venez-vous ?
D’un entre-deux langues à ricochets. D’une pétarade de pogroms à solution finale.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Les fées qui se sont penchées sur mon berceau ont grimacé de soulagement, il a fallu quelques décennies pour me remettre. La dot : un livre blanc d’analphabète, égaré dans des draps d’enfant.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Une belle bouteille – très exceptionnellement.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ?
Ce n’est pas à moi de répondre.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Je ne me souviens pas. Ne me lâchent pas de Balthus l’érotisme matinal ; dans ses « Joueurs de cartes », dans « La Chambre », les regards enfantins d’une perversité courte insondable.

Et votre première lecture ?
J’ai oublié. Deux ont marqué mon adolescence : « La Volonté de Puissance », dont j’ignorais qu’il fût un apocryphe, une imposture ; les œuvres complètes de Sade en dix volumes noirs, chez Pauvert.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Le jazz à la charnière des années cinquante soixante, surtout Monk et Coltrane : musiques qui m’habitent quand d’autres me happent, me squattent en disque rayé.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Des livres que je ne relis plus, que je vérifie parfois, composent le fond de rumeur. « Les fleurs du mal », dans une édition Aux quais de Paris, s’effrite sur une pile.

Quel film vous fait pleurer ?
Le plus fontaine : » Le temps retrouvé », de Raoul Ruiz, 1999, 2 h 38 d’impur bonheur.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Moimoimoimoimoimoimoi. Moi moi moi moi moi moi moi moi. Plus distinct dans un miroir rouillé.

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
René Char.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Paris. Marqué au fer chaud de ses piétons écrivains, Paris survit dans l’enfer de la pub. Par ses itinéraires de promenade où rôde sur les Boulevards une boule de suif d’inceste et s’éventent en calèche parfums et toilettes dans les allées du Bois – par sa taupinière étouffoir où circulent aux heures de pointe les corps par fournées, je dis bien par fournées, réparatrices d’un enfournement.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Balthus, Monk, Char. À ma honte, aucun vivant.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
L’édition dans la Pléiade de mes œuvres complètes, complétées. (Alors que la Bible y est détestable, Spinoza détestable.)

Que défendez-vous ?
Pas question de répondre par une pirouette. Je défends mon camp : athée, modérément reproductif. Quelques grammes de délicatesse dans une lande. Mon camp contre le vichysme et la barbarie. Une civilité d’économie de l’agression. Accessoirement, je nous défends contre le poétiquement correct.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
Quel sale type.

Que pensez-vous de de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Non mais.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Aucune, ce ne serait pas un oubli.

Présentation et entretien par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com le 27 novembre 2015.

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