Laurent Jouannaud, Toxiques – quand les livres font mal
Retenant les sept livres qui ont changé sa vie (Les fleurs du mal, Voyage au bout de la nuit, Une saison en enfer, Mémoires d’Adrien, Belle du Seigneur, La recherche du temps perdu et L’Innommable), Laurent Jouannaud ne se contente pas d’expliquer comment l’articulation du corps et de la langue, du silence et des mots joue dans des œuvres « toxiques ». Il prouve combien les douleurs qu’elles transportent ne tuent pas mais fascinent.
A cela, une raison majeur : la langue y devient un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà. Étant donné que le vieux langage ne peut s’éliminer d’un seul coup, les auteurs de ce « septuor » n’ont rien négligé de ce qui pouvait contribuer à le discréditer. Pour eux, la littérature n’est pas confinée dans une sainteté paralysante. Il n’existe pas de raison valable à ce déchirement dans le voile de la langue et les œuvres « toxiques » le prouvent.
Celles-ci se situent en-deça ou au-delà des principes les plus habituels de l’Imaginaire. ’Innommable de Beckett en représente l’exemple parfait. Surgit de cette œuvre le mouvement de la fiction de la cruauté. Elle devient machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d’une totalité perdue mais une vision «innommable » de l’être.
Ces sept œuvres sont donc capables de saisir le rapport subtil entre le signe gravé dans le corps et la voix sortie d’une face où l’ancienne mimesis est radicalement déconstruite par une forme de dissolution du langage. Elles emportent pour un voyage vers une « vue sans dehors » vers une décrue qu’aucune barrière ne vient limiter, si ce n’est le silence que le langage finira taraudé dans de géniaux « désoeuvrement » (Blanchot).
jean-paul gavard-perret
Laurent Jouannaud, Toxiques – quand les livres font mal, éditions L’Editeur, Paris, 2015, 144 p. – 12,00 €.