Philippe Pigeard, Je m’appelle une ville & La Piqûre
Le dandysme mesuré de Philippe Pigard
Tout dans l’œuvre de Pigeard comme dans celles qu’il aime (Duprey, Artaud, Leconte, Vachey) travaille la matière verbale dans un sens du jeu qui n’exclut pas la gravité – au contraire. Ce jeu permet de déboîter les gonds du langage. Afin d’y parvenir, l’auteur est passé par la musique : en 1995, il fonde le groupe « Tanger » qui devient un module expérimental mêlant littérature, rock’n’roll, érotisme et cinéma. On retiendra de cet épisode entre autres l’album L’Amourfol où le poète « rebondit » sur Breton dont Pigeard déteste avec raison son côté sous-pape.
Face à un monde dépressif et qui méprise la vie, l’auteur tente de construire une œuvre qui « tient ». Mais dans les marges. Pour autant, le poète ne s’abstrait jamais du monde. Il se concentre (non sans humour) sur ses failles, ses blessures. Naissent ainsi la puissance et l’accomplissement de poèmes hybrides. Ils abordent la malignité du monde qui touche plus particulièrement les faibles. Sachant que la perfection n’est pas le modèle le plus partagé, il s’y attelle avec un certain dandysme. Et sa mise en son de la parole littéraire glisse depuis quelques années sur l’intégration des outils numériques dans l’espace du poème.
Dans chaque expérience, il s’agit aussi pour l’auteur d’affronter ses propres images rémanentes et obsessionnelles qui – si l’on tente un rapprochement visuel – pourraient rappeler la robe de la Mélancolie de Dürer, ses plis, ses sillons et ses passes dans un jeu de voile et de dévoilement. Chaque texte est un voyage au bout de la nuit. Pigeard la traverse arrimé à ses propres ombres et ses lumières au moment où elles renversent le jeu classique de la poésie.
Loin du mythique (que par ailleurs il ne cesse de déstructurer), le poète pénètre un intime moins par effet de nudité que de voile. Il refuse le simple jeu de la dérision ou de la provocation car cela est bien trop simple dans une époque où une telle propension est devenue la norme. Pigeard instaure une communion à la fois lyrique, hybride et austère avec son sujet de manière sensible plus que flamboyante, blessée plus qu’extatique.
La canicule des émotions demeure calfeutrée au sein d’une ténèbre par effet de pudeur de la narration ou plutôt de l’incantation.
jean-paul gavard-perret
Philippe Pigeard,
– Je m’appelle une ville, CIPM, Marseille, 2015
– La Piqûre, En compagnie d’Antonin Artaud et Eponyme, Derrière la Salle de Bains, Rouen, 2015.