Françoise Lison-Leroy, Pierrot de Rien

Françoise Lison-Leroy, Pierrot de Rien

Le chant du départ

Pour son Pierrot, Françoise Lison-Leroy a croisé deux histoires. Celle de sa rencontre avec Irène une SDF qui vivait dans un bois le long d’une voie ferrée. Celle, à l’endroit dans le même lieu, où s’élève un hôtel de campagne dédié à un accidenté de la route – en hommage à celui qui, quelques années plus tôt, avait trouvé la mort dans un accident. De cette fusion, l’auteur fait éclater le réel dans une sorte de fuite au moment où la douleur s’impose. « C’est l’histoire d’une furie, de quelqu’un qui s’en va larguer la déveine à l’insu de tout le monde. Il faut partir, courir, jeter le sac entre ville et néant » écrit l’auteure. Et pas très loin le train : « Le train, pourquoi le train ? Lui seul ne peut cesser sa course à l’assaut d’une épave. » Surgit la poésie des fossés là où leurs brisures se révèlent. Lison-Leroy les recueille et les métamorphose au milieu des vestiges qu’en parallèle Anne Leloup souligne pudiquement de ses ombres portées.

Tout est suggéré par euphémismes et en paragraphes discrets et rapides faits de scansions : « il faudrait dire pourquoi / pourquoi le train et ses ferrailles / ce trajet sans retour / l’appel des haies et des tunnels / et plus loin / jusqu’au bout des possibles / un océan / un abri / un lieu en soi / où nicher la détresse». La poétesse n’en dira guère plus tandis que, pas à pas, le texte cherche une sorte d’apaisement. Peu à peu la vie pourrait reprendre suite à la double chute initiale. Françoise Lison-Leroy tente de fermer la lourde porte du malheur. Celle qui reste tatouée de son âge mais garde un pas d’écolière veut encore croire aux songes comme lorsque, enfant, elle s’apaisait après avoir « sangloté sans bruit ni mouchoir » en comptant « les carreaux de son tablier ».
Poétesse de la tendresse et de la maturité, la créatrice belge ne se paie jamais de mots, épie les fausses notes, grappille des instants de paix pour sortir des pesanteurs dont toute vie se grève. Par les mots les plus nus, l’espoir fait reculer la proximité la plus crasse pour un lointain plus clair qu’il faut rapprocher.

jean-paul gavard-perret

Françoise Lison-Leroy, Pierrot de Rien, Illustration d’Anne Leloup, Esperluète Editions, Noville sur Méhaigne, 2015.

One thought on “Françoise Lison-Leroy, Pierrot de Rien

  1. Un récit comme un trait vif sur le papier traduisant la fuite en avant de l’être qui part ailleurs.

    Des mots qui tracent, se cognent et se posent à l’instar du personnage qu’ils décrivent.

    Des mots qui crient son désarroi et sa rage de vivre, la noirceur de la nuit, les os glacés par la pluie et la douceur d’un éveil sur un petit coin de terre.

    Un récit de rien qui résonne sur l’âme de ses lecteurs.

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