Marc Dachy , Il y a des journalistes partout — De quelques coupures de presse relatives à Tristan Tzara et André Breton

De l’immaturité critique

Ancien direc­teur et créa­teur de Luna-Park (revue brillan­tis­sime), Marc Dachy a contri­bué a replacé Dada à sa juste place par rap­port au sur­réa­lisme. Dans l’histoire des avant-gardes, l’auteur garde un rôle impor­tant. Son tra­vail de recou­vre­ment qui paraît aujourd’hui le prouve. Ce qui ne l’empêche pas cer­tains éga­re­ments. Entre autres envers le futu­risme. Dachy n’a pas com­pris la voile de l’idéologie qui a recou­vert au fil du siècle et jusqu’à aujourd’hui le mou­ve­ment ita­lien sou­mis aux fourches cau­dines du fas­cisme ita­lien. C’est d’ailleurs oublier qu’à l’arrivée de Mus­so­lini il y a belle lurette que le futu­risme vital était mort.
C’est de plus perdre de vue ce que fut le sur­réa­lisme fran­çais par rap­port au com­mu­nisme. Ce qu’on reproche à la mou­vance ita­lienne, la fran­çaise en fut acquit­tée. Elle y trouva même ses lettres de noblesse. Il est vrai que des années 30 jusqu’à la fin des années 60 le com­mu­nisme a construit le lit des intel­lec­tuels domi­nants. Et il faut attendre encore le livre qui ouvrira une juste image de l’idéologie hexa­go­nales de telles décen­nies.
Condam­ner le Futu­risme avec les mots d’une com­pagne de Cra­van (Mina Loy) que Dachy reprit à son compte : « com­bat le mal avec le mal » est un peu rapide. Les « mots en liberté » ne sont pas l’apanage de Bre­ton. Tris­tan Tzara fut d’ailleurs plus per­ti­nent que Dachy : il sut recon­naître le futu­risme pour ce qu’il fut dans les années 10 du siècle der­nier même s’il ne se priva pas de cer­taines saillies envers le mou­ve­ment Ita­lien  : « ses sar­dines, ses mous­taches, son goût pour pan­ta­lons de femmes ». Mais il fal­lait à Dada se posi­tion­ner contre un mou­ve­ment dont il jaillis­sait et qui lui fai­sait de l’ombre comme le sur­réa­lisme le fit ensuite au mou­ve­ment né en Suisse. Fallait-il pour autant réduire Boc­cioni et Mari­netti en com­mis voyageurs ?

Le der­nier livre de Dachy est donc moins per­ti­nent qu’il aurait pu l’être. L’auteur n’y « bouge » pas — ou trop peu. Il pré­tend appor­ter des maté­riaux pour com­prendre de manière oblique Tzara et les poètes qui furent modernes. Mais cet impé­ria­liste à froid n’apporte pas grand chose sinon de la confu­sion à la confu­sion et une rhé­to­rique à la rata­touille cri­tique. On atten­dait du plai­sir — facile peut-être mais plai­sir tout de même : le livre n’est qu’ennuyeux. Il ajoute sa note au congrès des lau­da­teurs de Bre­ton et de ses Pen Clubs. Sans le savoir, Dachy fait preuve ici ce qu’il repro­cha à Mari­netti, à savoir d’une « l’intelligence conser­va­trice ». Et comme Bre­ton il fait preuve d’une volonté de puis­sance là où pour­tant il n’y en a plus besoin.
Le magis­ter cita­tion­nel d’âneries détruit l’insolence de l’auteur. Il peut sans doute épa­ter le gogo. Mais Dachy oublie que, contrai­re­ment aux maîtres du Sur­réa­lisme, des imper­ti­nents ont tou­jours été heu­reux de prendre la tan­gente et de ral­lier une rébel­lion qui ne sup­por­tait pas l’ « encar­te­ment ». Ils sen­tirent venir la tem­pête, la vio­lence pour la vio­lence, la réac­tion convul­sive. A sa manière, le Sur­réa­lisme (à l’inverse de Dada) la cau­tionna. A force de pré­tendre lut­ter contre més­in­ter­pré­ta­tions et inter­pré­ta­tions mal­veillantes, Dachy prouve qu’on peut tom­ber dedans par inver­sion intem­pes­tive du domaine de la lutte — ou ce qui en tient lieu.
Ren­dons cepen­dant à l’auteur ses lettres de noblesse : il a fait de Tzara celui qui libéra les mots indé­pen­dam­ment de toute exhi­bi­tion­nisme ou démagogie.

jean-paul gavard-perret

Marc Dachy , Il y a des jour­na­listes par­tout — De quelques cou­pures de presse rela­tives à Tris­tan Tzara et André Bre­ton, Gal­li­mard,  Col­lec­tion L’Infini, Paris, 2015.

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