Lambert Schlechter, Lu Yu ne répond jamais

Lambert Schlechter, Lu Yu ne répond jamais

Lambert Schlechter, né à Luxembourg en 1941, vit au Grand-Duché, dans le vignoble mosellan. Parmi vignes, nuages, embellies et de temps en temps oies sauvages il est devenu non seulement le Schopenhauer du nouveau millénaire mais le plus chinois de tous les poètes vivants. Poète concasseur des nuages mais aussi nouvelliste, chroniqueur et romancier dans ces heures mais toujours affairé en tant qu’avant tout philosophe penseur coruscant afin de faire hurler parfois à tort, parfois à raison le silence, fût-ce d’un Confucius.
Son élève approximatif élabore une œuvre singulière qui échappe à toutes les modes qui s’auto-réaniment en parleries permanentes. Son immense œuvre (13 volumes), Le murmure du monde se termine par une suite de fragments disparates mais où le morcellement fait un Tout par la puissance d’un sage digne du héros du Kill Bill de Tarantino où le cinéaste peut au besoin émerger çà et là en surface, en abusant de l’humour en sacripant du sacré.

Mais il y a plus : Lambert Schlechter est un sacré menteur : Lu Yu ne répond jamais, dit-il, mais s’il parle peu il répond toujours. Certes, ce n’est pas n’importe quel Yu que notre dissident poète a rencontré en se prenant au besoin pour un moine kaolin mal Yu mal dit face à Lu.
Ce Lu Yu a toujours préféré les entretiens sur les mûriers, plutôt que deviser en arpentages spéculatifs mais sans se retirer dans son cocon. Devant un tel sage (Lu est un biscuit), le narrateur de lui-même mi- coriace mi-timide a beaucoup parlé avec lui (et d’ailleurs in petto avec lui-même) au sujet de sa belle Valérie qu’il a – entre autres –« outragée dans un accès de démence érotique ».

Précis – eu égard à son héros extrêmement oriental, il a noté le jour l’ignominie de sa gymnopédie « au bas d’un poème de Lu Yu ». Il faut dire que l’occis dental suit toujours ses poèmes qu’il écrit dans sa retraite de Shanyin. Il est vieux désormais et affiche ses 79 ans, ce qui – note Lambert – « précède d’un an l’âge de 80, mon âge, l’âge définitif & avéré de toutes les dépravations et relâchements ». Bref, il s’affiche vieil Armagnac quoiqu’encore vin vert.
Pour autant, le narrateur ne peut encore toujours pas assurer rachat ni tares camouflées. Mais au besoin il les monte en staffeur impénitent face au néant et pour la gloire de Schopenhauer et de Tao. Mais pour Lu Yu, à cause de son âge avancé, il en va de même. Toutes ses bonnes causes s’épuisent, s’effilent, s’effilochent lamentablement. Mais un tel silencieux bavard se fend chaque jour d’un poème avant de rejoindre la forêt sans sa canne et pour porter du bois sec.

Discret, il n’a jamais évoqué dans ses logogrammes au pinceau l’agression importune de l’auteur envers sa Valérie. Un tel hédoniste animé d’une dévotion jouée ou feinte eut « l’envie irrépressible de poser un baiser sur le bas de sa culotte ». Mais face à son maître, il s’empressa de tout avouer face à un confesseur jamais désorienté (et pour cause) mais sans illusion sur son intrus autant obsédé qu’usurpateur.
Après tout, son livre et sa rencontre avec Lu Yu sont la raison d’évoquer son irrésolution, son évanescence dans les marges de l’existence et un carnaval de philosophes moins proches d’Heidegger que d’Erasme. Mais c’est là à la fois la verve de l’auteur et son humour génial qui rendent sa pensée « menthale » à l’alcool idoine. Qu’elle déteigne sur Valérie et que notre songeur veuille à nouveau l’accueillir, cela est possible.

Quant à son sage au puits de sciences, il reste circonspect et reste Monsieur Loyal ou clown blanc devant son Auguste voyageur et curieux par excellence. Sa bienveillance placide permet au narrateur de jeter son venin. Mais au lieu de le cracher, son humour est un ravissement. Qu’importe s’il a des casseroles derrière lui. Et, loin de ses batteries, il trouve toujours avec son maître de quoi partager une cérémonie (secrète) du thé. Croyant ou athée, qu’importe. L’un « onirise », l’autre que lui-même ironise Chacun, poète à sa manière, aura taquiné ou lutiné la muse en « un printemps de geai et de joie ». Aux lectrices et lecteurs de s’en faire une idée et de rentrer soit dans les ordres ou le désordre. Bien sûr, toute proportion gardée.

Le dernier volume de cette série peut en effet finir sur une sorte de deuil. Mais dans un tel corpus, haro sur les larmes et vive les voyages ! Notre Lambert est sans doute le plus exquis et le plus drôle, armé de son donquichottisme. Existe en un tel narrateur un prince travesti qui tient à la fiction (et à son mentor muet) la dragée haute. Bref, c’est parfait. Sade n’est parfois pas loin, Schopenhauer tout près.

Lambert Schlechter, Lu Yu ne répond jamais, Editions Tinbad, Paris, 2026 ,156 p. – 18,00€.

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