Quand Hugo rencontre Kierkegaard dans un guide touristique acheté par les Trois femmes de Sylvia Plath
Dans In vino veritas, Kierkegaard sépare, presque ironiquement, comme des colonnes doriques et ioniques, la mémoire du souvenir, et ce, dans la perspective d’un banquet qui se tiendra alors que tous les convives le considéraient impossible à préparer. Pourtant, le philosophe signale que, pour que quelque chose réussisse, il faut le faire tout de suite ; ce « tout de suite » est « le point de départ du divin dans la vie, et ce qu’on ne réalise pas « tout de suite » se met sous la dépendance du mal ». Dès lors, peut-on préparer, c’est-à-dire anticiper une chose, sans enjoindre le négatif de la précipitation à s’attabler avec les amateurs de l’immédiateté ? Quoi qu’il en soit, l’important est de se « charger de silence », c’est-à-dire
de la forme la plus distinguée de poésie.
Entre la théière sociale et le « samovar du silence », Victor Hugo fait son guide, le chapeau à la main, pour quémander quelques sesterces sans avoir besoin de faire la manche pour la génialité. En effet, qui sait que Hugo a écrit pour l’Exposition universelle de 1867 un guide touristique, L’éloge de Paris ? Même là, même grandiloquent parfois et citant à la queue leu leu tout ce qui lui tombe sous la main, Hugo est tout feu tout flamme. Quand certains salissent la merde, Hugo fait flamber le brasier. C’est un afflux d’étincelles, même quand l’âtre s’assoupit.
Jamais son style ne roupille. Piquer un roupillon relève de l’aporie chez cet ogre pour lequel « tout est minerai ». Ses galeries soutiennent autant les catacombes que la réverbération des strophes : « partout, des contrastes ou des parallélismes qui ressemblent à de la pensée dans le hasard ». Même en suivant le cicérone, les rigueurs de l’étroitesse ne le refroidissent jamais. Il y a des écrivains en forme de courants d’air, passant sous les portes, à force de n’être personne qu’une pliure.
Hugo aplatit tout rhinocéros, sauf quand il le cisèle pour en faire ce monstre pluriel que sont Les contemplations. Il met à quatre pattes tout le monde, « tant la petitesse de tout est formidable ». Être à croupetons ne signifie rien pour lui, même quand une commande lui est passée, même quand il vous montre le lit de Louis XIV ou disserte sur l’étymologie de la Sorbonne, Soror bone
contre Robert de Sorbon !
Contre la mémoire, Hugo est un écrivain du souvenir en tant que métaphysique effective, rêveuse et ambivalente. Dans cette perspective, au sens kierkegaardien, un écrivain porte toujours un vieillard
plutôt qu’un garnement, même s’il peut être un dandy, voire un gandin. La poésie est presque toujours un souvenir qui fragilise la mémoire, l’effrite ou la déphase.
Mais voici qu’apparaît Sylvia Plath, L’éloge de Paris et In vino veritas à la main. Elle fait la queue devant le tombeau d’elle-même, à côté de Alejandra Pizarnik, citant le Danois déniaisé : « il est comique que la plus haute aspiration (vouloir s’appartenir pour l’éternité) finisse toujours comme le sirop dans le garde-manger ». Tenant le livre de Hugo, Plath intègre aussi l’idée que la petitesse est l’adversaire de la poésie, non un renforcement mural du langage, « maintenant son âme au sommet de l’attente » ; elle sait que, en regardant « des hommes marcher autour (d’elle) dans le bureau. / Qu’ils étaient plats ! » ; elle a l’intuition géniale que c’est de « cette platitude si plate, que (naissent) les idées… ces archanges froids ».
En effet, l’idée s’oppose à cette manière de mystique sans dieu que la poésie cautérise. Dans ses Trois femmes, Plath considère que la poésie est ce « nom mordu par le lichen » parce que, partout, « il y a du serpent dans les cygnes ». Au fond, si le suicide romain était l’élongation de l’ataraxie, le suicide de deux splendides poétesses – Plath et Pizarnik – nous rappelle que, à l’autre bout du bonheur tourbé, nous ne sommes jamais prêts et qu’on fait toujours, « le visage… peu à peu précisé amoureusement… comme si (nous étions) prêts ». Elles savent pour toujours, comme Hugo et Kierkegaard, que le « paradis » des vies plates, c’est-à-dire le stoïcisme social, ne fait que « lessiver le relief de ces âmes ».
C’est « l’instant jaune » du calme, avant « la rafale d’obscurité » et la rafle permanente dont sont victimes tous les poètes, car le néant est prodigue. Dès lors, surseoir à la soi-disant réalité revient à ne pas accepter « l’incalculable méchanceté du quotidien ». Bonne Sylvia, qu’on aimerait que « les facultés soient (toujours) ivres de printemps… comme des fusées en papier » ! Si la poésie est l’art de méditer l’ordre des choses, Plath l’incarne par excellence et matérialise un contresens pour le rabougrissement.
valéry molet