Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 16 et fin

Feuilleton littéraire de l’été: Les fabuleuses exactions de Martin Filhou et de Nicole Lemmal – épisode 16 et fin

Frédéric Grolleau

– roman –

16- Cassos !

Le bonheur tient en peu de mots. Deux lignes sur un agenda, deux dates entourées au rouge et auréolées de quelques pattes de mouches. Mon tatouage à moi, qui (m’) en suis sorti. Mon inconcevable liberté. Le 12 mai, j’ai signé contre toute attente un accord rétroactif avec MF pour mon départ. Le 21 mai a été mon dernier jour à tapuscrit – ça n’a pas été le plus long. L’astuce, pour accélérer le mouvement et partir avec les quatre mois de salaire qui me permettraient de supporter le temps de carence imposé aux cadres par les assedic, a consisté à exposer un matin à Nicole que je comptais rester le plus longtemps possible dans la société, que je ne voulais finalement plus la quitter à la fin de l’été comme je m’y étais engagé auprès d’Anne le Cerf. Ça lui a fait un froid à la miss Lipstick. Ses lèvres toujours si généreusement fardées ont esquissé un mince sourire – dont elle s’est fendue, comme le bois sous la cognée. Sur son front, je voyais des lettres rouges s’inscrire en gros : PUTAIN, FAIT CHIER ! Prise au dépourvu, elle a lâché que, malgré les malentendus des derniers mois et la « déception » vivante que j’étais devenu à leurs yeux, on devrait pouvoir s’entendre avec MF. J’en ai rajouté en disant que je ne demandais somme toute qu’à partir dans les mêmes conditions que Tom, le webmestre – ce qui était faux puisque j’avais plus d’ancienneté et donc plus de droit que lui, qui n’avait pas dépassé la barre fatidique des deux ans d’ancienneté.

La traînée de poudre brûlait déjà. Partout où je mettais mes pieds, ça puait la cordite, comme dans Tintin en Amérique. Deux jour plus tard on s’est vu tous les trois, MF, Nicole et moi dans le bureau de naze(–illon) du sieur MF : les documents étaient prêts, y’avait plus qu’à.

Parapher. Signer. Se congratuler. Se tirer. Encaisser.

Chaque partie en présence était bien entendu convaincue de l’avoir mis profond dans le cul de l’autre, avec la poignée de graviers qui va bien. Pas grave. On était tous heureux. Rendus à nous-mêmes. Libérés d’un indescriptible poids.

Ce jour-là, moi Frédérick de la G., agrégé de philosophie et éminent critique littéraire que personne ne lisait jamais, je suis devenu un Charlus des lettres qui pointait à l’ANPE de La Villette et faisait la queue (hum) pendant de longues heures aux Assedic de la rue du Maroc, dans le 19ème arrondissement de Paris, capitale of the world. La légende raconte qu’on peut me croiser, barbu, hirsute, hébété et hagard, le long du quai de Valmy, en train de promener, avec toutes les peines du monde, un cocker crasseux ou un bébé en pleurs.

M’en fous, j’encule les légendes. Et ceux qui les font.

THE END

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