Sophie Jabès, Alice, la saucisse
C’est l’histoire d’Alice, jeune fille de vingt ans, et de son corps de rêve qu’elle a en adoration
C’est l’histoire d’Alice, jeune fille de vingt ans, et de son corps de rêve qu’elle a en adoration. Ses jambes, ses pieds, et ainsi de suite. La gent masculine de Rome sous le charme, regarde, siffle, mais attention on ne touche pas. Sa beauté parfaite, Alice ne la destine qu’à son unique qui un jour viendra. En attendant, perchée sur ses talons aiguilles, my heart belongs to daddy, et c’est bien ça le problème d’Alice. Car quand papa passe dans le coin et dit, c’est plus que du dogme, c’est du cataclysme. Il dit qu’elle n’est pas belle, et que donc, puisqu’elle est laide, avec les hommes il va lui falloir être gentille, très gentille. La planète d’Alice s’écroule. Sa belle assurance brisée, c’est l’angoisse qui prend sa place et ne se soulage que le temps d’un cornet glacé. Alice mange, mange, et grossit, grossit, et à force de chercher, comprend de quelle gentillesse elle doit faire preuve. Rien ne freine son perfectionnisme : elle la veut maintenant infinie, sa gentillesse. Viennent alors de partout les hommes, se succèdant pour de brûlantes parties de cornets glacés.Tous veulent goûter les saveurs sucrées et salées d’Alice et de son corps devenu une masse informe. Alice continue de plaire énormément mais sa mère qui passe par là à son tour lui vole le seul homme qui prend soin d’elle. La blessure, l’angoisse plus que jamais. Que faire ? Dans un éclair, Alice comprend enfin qu’elle doit devenir une saucisse. La plus exquise, la plus moelleuse, la plus généreuse des saucisses. Au paroxysme du bonheur, dans un dernier sursaut pour tout donner aux hommes, elle sera dévorée.
Pour son premier roman, Sophie Jabès nous offre une fable cruelle habillée léger. Sa narration prend le parti de l’amusement, et limpide, nous emmène d’une traite au paradis des masochistes. Des masos que nous sommes tous ? Car se faire bouffer par les autres, que celui qui n’a pas connu ça au moins une fois lance la première pierre. Pire : êtes-vous bien sûr de ne pas avoir été programmé ? Par votre papa, par votre maman ? Ou tout simplement par le regard de ceux qui vous entourent ? Avec Alice, on dirait que Sophie Jabès nous invite à faire le point : ne serions-nous tous que des saucisses ?
colette d’orgeval
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Sophie Jabès, Alice, la saucisse, Verticales, 2002, 128 p. – 14,50 €. |
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