Frederika Abbate, L’absolue rencontre

Frederika Abbate, L’absolue rencontre

Douée, habitée de Dieu plus que du Diable, quoique un poil sorcière et rouée, Frederika Abbate (abbesse dont le bat blesse) devient la narratrice des Evangiles selon elle-même. Sa version est tout faite et pimentée. Mais n’en doutons pas : il faut « Croire en l’amour. L’amour : l’absolue rencontre qui ne cesse pas de s’écrire ». Et l’auteure ne s’en prive pas.
A la légende christique ici s’ajoute – Magdeleine aux aguets – une légende qui allie des textes ou bien des corps qui sont montrés et cachés, crachés, recrachés. Et ce, jusqu’au bout – et pour preuve lorsque Jésus pose son pied sur l’écume, se retourne une dernière fois, la regarde et sourit. Magdeleine a l’impression qu’on lui arrache le cœur. Et puis Jésus se met à marcher sur l’onde, foule les vagues comme de la terre ou du sable, puis il s’éloigne rapidement. Bientôt,  » Elle ne voit plus rien. Soudain, il apparaît à l’intérieur d’elle. Sa beauté faite de bonté radieuse lui lance une flèche d’amour dans le cœur. Elle est lui. Il est elle. « Je suis » ».

Auparavant, un tel roman est agité de brusques sauts, d’écarts successifs. Le langage d’une telle narratrice habitée crée des vertiges qui arrivent en floculation. Autour d’elles en dedans, tout est ingestion dans la douceur d’une faim ouverte en une douceur que Bataille lui-même aurait à peine imaginée. Les corps sont à la fois vacants, triviaux mais « âminés». Leurs sécrétions sortent du crâne et sont appelées à haute voix. Si bien que corps est indépassable : s’il ne cesse d’arriver, c’est qu’il n’arrive pas. Il se consume, étant son propre mobile. Mais reste à savoir qui est ce corps.

D’où cette suite de rêveries, fééries, révisions en diverses fusions où l’Histoire Sainte débute sur une île et un jardin minuscules, terre sacrée dans le golfe de Cannes. Preuve qu’une telle dérive mystique et dionysiaque continue depuis des siècles et c’est pourquoi la narratrice, ses héros, héroïnes ne s’en privent pas aujourd’hui. Jésus fait encore des miracles. Magdeleine n’est pas en reste. Au besoin, elle se hisse sur la pointe des pieds, et lui essuie le visage avec sa brassée de cheveux : Ses mains s’écartent l’une de l’autre, mes cheveux coulent jusqu’à mes hanches. D’avoir touché Jésus a rendu mes cheveux plus flous que jamais. Ils m’enveloppent entièrement, pas un centimètre de tissu de ma robe ne dépasse ». Et le miracle de l’amour suit son cours.

En lignes harmoniques de (presque) inconduite, le roman est un chant qui devient caresse. Les corps dans les mots sont vrillés par leur vertige. L’auteure demeure au plus près de Jésus , livrée à son apparition, à son enveloppe infranchissable mais affranchie. Beaucoup se jettent dans son abîme. A voir sans limite d’autant que les corps deviennent le mouvement dans la langue.
Un tel livre met le désordre dans ce qu’on nomme avec trop d’imprécision l’amour et qui ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval. Ici, il faut lâcher la femme ininterrompue, volcan-séjour qui se laisse faire par ses laves d’amour. Elle en brûle. Si bien que le livre se développe par une seule « opération » – au sens premier d’ouverture : l’extase, la simultanéité de la vie et de la mort par la force envoûtante du verbe encastré parfois à l’écume de la nuit – même si parfois le diable est dans les détails. Mais au bal des Amantes, se poursuivra toujours une valse à plus de deux mille ans et temps.

Frederika Abbate, L’absolue rencontre, Douro, Chaumont, 2025, 132 p. – 17,00 €.

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