Jacques Sojcher, Brevet d’innocence
Tenir

Pour Jacques Sojcher, il faut énumérer pour couvrir l’horreur, appeler par leurs noms tous les corps et voix des rencontrés et des aimés, se vautrer dans leurs souvenirs et retrouver le sens qui s’y dérobe. De ce terreau mémoriel, jaillissent quelques défenses pour encourager celui qui reste mais que la perte affecte.
Il reste tel qu’il fut laissé dans « Le rêve de ne pas parler ». Un songe (ou cauchemar) mis à mal par la grâce de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Le sentiment de la perte est fichée là. Au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps, Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Elles n’ont jamais cessé de créer une douloureuse proximité avec ceux de sa fratrie, de sa communauté humaine face à la la Shoah.
La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour les tarauder dans la substance même l’intimité. Certes, l’auteur ne s’éloigne pas des mots car il ne peut sortir des morts. Mais il sait aussi ce que les mots ne font pas. Demeure néanmoins l’écho de celui qui eut si mal à parler et qui rêvait de se taire. Demeure à défaut de franchir, la volonté de recoudre une fracture inhérente à l’humanité.
jean-paul gavard-perret
Jacques Sojcher, Brevet d’innocence, Illustrations d’Arié Mandelbaum., Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2025, 64 p. – 16, 00 €.