Marius von Mayenburg, Nocturne

Marius von Mayenburg, Nocturne

« Le pays de la nuit »

Marius von Mayenburg est l’un des plus importants auteurs allemands actuels de théâtre. Il collabore avec Thomas Ostermeier à la Schaubühne à Berlin depuis plusieurs années. Il y est auteur associé, metteur en scène et traducteur. Sa pièce Nocturne, traduction française de son texte allemand, Nachtland publié en 2022, et montée la même année à Berlin, revient sur le sentiment de culpabilité du peuple allemand, après 1945, après la Shoah.
C’est la figure de Hitler « peintre » qui fait remonter à la surface les démons d’une famille catholique allemande qui se pense « normale ». A la mort du père, Nicole, la fille et Philipp, le fils, ont retrouvé dans le grenier de la maison, une petite aquarelle de 3O cm sur 40, signé semble -t -il d’un « A point Hitler », encadrée de surcroît par Samuel Morgenstern, connu pour être en relation, à Vienne, avec celui qui deviendra le Führer.

La littérature, le cinéma ont à diverses reprises interrogé le destin d’Hitler et particulièrement l’épisode de son échec auprès de l’académie des Beaux-Arts. Il fut refusé pour « son trait malhabile ». Le Français E.E Schmitt imagine ce qui aurait pu advenir si Hitler justement avait intégré l’académie (Adolf H. / La part de l’autre). Un cinéaste néerlandais en 2003 met en scène l’histoire fictive d’un galeriste, Max Rothman, qui tente de faire d’Hitler un vrai artiste…
Les questions que se posent les héritiers, par-delà celle de l’authenticité du tableau, c’est celle du devenir de la toile : faut-il la détruire, la vendre et à qui, à quel prix ?

La femme de Philipp, Judith sera celle qui, parce que juive, dévoilera l’antisémitisme latent de ces Allemands qui, non seulement ont eu des parents nazis comme la grand-mère, choriste à l’opéra de Münich, sous le Troisième Reich et hypothétique maîtresse de l’infâme Martin Bormann, secrétaire d’Hitler, mais aussi cet antisémitisme encore présent chez son propre époux et sa belle-sœur.
L’actualité d’Israël et de la Palestine contribue à nourrir les tensions de plus en plus vives dans les échanges des personnages. C’est l’experte en tableaux qui pousse à son comble cette admiration pour Hitler ; pour l’artiste d’abord mais aussi pour celui qui a façonné la puissance allemande même après guerre. L’auteur lui a donné un prénom révélateur : Evamaria, comme un écho à celui d’Eva Braun, maîtresse d’Hitler. Un dernier personnage, Kahl (le chauve en allemand) viendra faire des propositions alléchantes d’achat pour acquérir l’aquarelle, tout en faisant des avances à Judith, la juive. Judith finira par disparaitre mystérieusement dans la salle de bains, laissant le frère et la sœur en quelque sorte unis par la bague familiale que portait Judith et dont elle se sépare, et tous deux baignés dans la musique wagnérienne.

La pièce s’achève un peu à la manière d’une comédie policière puisqu’une certaine Luise qui a entretenu une liaison avec le père défunt revendique, à la surprise générale, la propriété de l’aquarelle, mise en dépôt chez son amant et qui était « un héritage familial » comme si la honte nazie recouvrait l’Allemagne, ce « pays de la nuit » ( Nacht/land), celui qui avait anéanti l’«étoile du matin », (monsieur Morgen/ Stern et son peuple).
La pièce a été mise en scène en 2022 par Mayenburg à Berlin, reprise en anglais avec son titre allemand au Young Vic à Londres en 2024 et créée en français au théâtre Pulloff à Lausanne, en décembre de la même année dans une mise en scène de Gianni Schneider.

marie du crest

Marius von Mayenburg, Nocturne, traduit de l’allemand par Laurent Muhleisen, L’Arche, collection Scène ouverte, 2024, 77 p. – 13, 50 €.
Les œuvres de Marius von Mayenburg sont éditées chez L’Arche. 

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