Ernst Haffner, Entre frères de sang

Ernst Haffner, Entre frères de sang

Qu’est-il arrivé à l’Allemagne pour qu’elle se livre corps et âme au nazisme ? Les monstres sont-ils des enfants de Weimar ? La défaite et l’humiliation, l’inflation et la misère, les secousses politiques, les lâchetés en tout genre ont sans doute irrigué les années 20 et 30 et Berlin fut un gigantesque terrain d’expériences géniales et mortifères à la fois. La série récente allemande Babylon Berlin témoigne de cette époque extraordinaire, fascinante.

En 1932, Ernst Haffner, journaliste et travailleur social dont on ne sait pas grand-chose publia Jugend auf der Landstrasse Berlin (jeunesse des rues de Berlin). Le roman fut salué par le grand critique Kracauer, et connut un vrai succès public. L’année suivante, Hitler est au pouvoir ; le livre sera livré aux autodafés et son auteur disparaîtra… En 2014, le livre est redécouvert en Allemagne sous le titre Blutbrüder, ein Cliquenroman. C’est ce titre que la traduction française reprend à son compte : « les frères de sang ». Il s’agit bien d’un roman de clique, de bande de jeunes garçons livrés à eux-mêmes, dans les quartiers pauvres et malfamés de la capitale. Certains, encore mineurs ont fui la dureté de l’Assistance, d’autres sont chômeurs. Ils vivent de vols à l’arraché, de cambriolages ou se prostituent. Ils n’ont pas de domicile, ont souvent faim, cachent leur identité : ils hantent les salles chauffées, les caves et les cours sombres de la ville.

Haffner suit le parcours des membres de l’une de ces bandes, celle des « Frères de sang ». Ils s’appellent Jonny, Walter, Heinz, Ludwig, Erwin, Konrad, Hans, Fred…  On suit aussi la trajectoire de Willi et Ludwig qui se retrouvent à Berlin après avoir été tous deux placés à l’Assistance de H. Un temps liés aux Frères de sang, ils vont tenter de s’émanciper de ce groupe qui vole les pauvres pour vivre d’une activité honnête de cordonniers. Mais la délation d’un sale type, Plettner met fin, un temps, à leur labeur.

Haffner décrit avec une énergie, une vitalité d’écriture, la ville, ses secousses, toute « l’armée des vagabonds » qui l’arpente du côté du ghetto juif à Mitte, ou d’Alexanderplatz, cher à Döblin, dans ses grandes gares, ses cinémas, ses hôtels de passe. A aucun moment Haffner ne se voile la face sur l’humanité de ces jeunes délinquants que la société allemande a jetés à la rue. Il existe un autre Berlin, celui de l’élégance et de l’aisance, à l’ouest de la ville, qui ne vaut sans doute pas mieux. La police de son côté surveille, arrête et envoie en prison (celle célèbre de Moabit) ces mauvais garçons. Certains toutefois parviendront à se relever et tous les autres, que deviendront-ils ? Haffner n’a pas pu écrire la fin de leur histoire et le naufrage allemand.

Ernst Haffner, Entre frères de sang, traduit de l’allemand par Corinna Gepner, Les Presses de la Cité, 2025, 270 p. – 17,00 €.

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