Louis Sass, Les paradoxes du délire. Wittgenstein, Schreber, et l’esprit schizophrénique

Se rendre fou par sa propre et impla­cable luci­dité. C’est l’esprit célé­brant per­ver­se­ment sa propre apothéose

Le délire s’entend com­mu­né­ment comme désordre fon­da­men­tal de la per­son­na­lité, confu­sion extrême des idées. Il serait une croyance incor­recte, sou­te­nue par une cer­ti­tude inébran­lable, rele­vant ainsi de l’erreur du juge­ment et de la perte de cohé­rence. Délire et hal­lu­ci­na­tion carac­té­ri­se­raient la psy­chose, défi­nie par le DSM III (le Manuel des diag­nos­tiques et sta­tis­tiques des troubles men­taux amé­ri­cain) comme alté­ra­tion impor­tante de l’expérience de la réa­lité et créa­tion d’une néo-réalité, état mor­bide dans lequel une per­sonne éva­lue mal la pré­ci­sion de ses per­cep­tions et l’exactitude de ses pen­sées, et tire des conclu­sions erro­nées à par­tir de la réa­lité exté­rieure, même quand elle est confron­tée à une évi­dence contraire.
Le délire ren­ver­rait donc à une double carac­té­ris­tique : une épreuve de réa­lité défi­ci­taire et une confu­sion du réel et de l’imaginaire. Le délire heurte la vrai­sem­blance mais il ne relève pas du para­doxe puisqu’il est sup­posé être hors rai­son, à la fois dérai­son­nable et irra­tion­nel. Le délire schi­zo­phré­nique, par exemple, serait entendu comme une pro­jec­tion des signi­fi­ca­tions sub­jec­tives sur le monde objec­tif mais sans conscience impli­cite de ces signi­fi­ca­tions comme étant sub­jec­tives. L’hypothèse psy­cha­na­ly­tique freu­dienne pose alors la sub­jec­ti­va­tion du schi­zo­phrène comme régres­sion, c’est-à-dire comme la mani­fes­ta­tion d’un cer­tain retour de la conscience à un stade archaïque : c’est la régres­sion vers la satis­fac­tion fan­tas­ma­tique et méga­lo­mane des désirs de la prime enfance, sous l’empire du ça, ou encore vers des formes imma­tures de l’expérience qui pré­cèdent le déve­lop­pe­ment d’un sens du Soi.

La psy­chose serait donc quelque chose jailli de l’enfance ; le psy­cho­tique serait désa­bonné de la rai­son. Or, la cli­nique ne s’accorde ni avec la notion d’épreuve de la réa­lité défi­ci­taire, enten­due comme un échec du Moi, ni avec l’interprétation des idées déli­rantes, qui impli­que­rait une régres­sion à l’état infan­tile désor­ga­nisé. Dans cet essai, Louis Sass pro­pose de poin­ter les limites de cette approche clas­sique du délire en s’appuyant sur la cli­nique, et plus pré­ci­sé­ment sur le texte de Schre­ber, Mémoires d’un névro­pathe.
Louis Sass relève ce qu’il nomme « les para­doxes du délire », c’est-à-dire les contra­dic­tions dans l’esprit schi­zo­phré­nique et non les points de diver­gences entre les délires schi­zo­phré­niques et l’opinion com­mune. Il se détourne des approches psy­cho­lo­gi­santes, expli­ca­tives qui redoublent les effets de sens et de signi­fiés, dont le risque est de faire déli­rer avec les déli­rants et ce, à l’infini.
Son inter­ro­ga­tion porte sur le contenu des mondes des patients, la forme de ces mondes et les façons dont ils y croient. Il se place à l’intérieur du monde expé­rien­tiel, c’est-à-dire du vécu, et concentre son inté­rêt sur une ana­lyse logico-grammaticale des énon­cés, sur une expli­ca­tion du soi dans une pers­pec­tive his­to­rique. C’est la dérai­son de la rai­son qui se déploie dans cet essai et non une folie qui serait désar­ri­mée de la conscience et de la raison.

Sass rap­pelle ainsi que la cer­ti­tude qui accom­pagne les délires, « l’incorrigibilité schi­zo­phré­nique », s’accompagne pour­tant d’une dis­tinc­tion entre une réalité-pour-soi et une réalité-pour-les autres chez les patients et que le délire ne débouche pas néces­sai­re­ment sur une action. Les schi­zo­phrènes vivent leurs délires comme déréels, voire non-pertinents, même s’ils y croient « pour-eux ». D’ailleurs, les délires impliquent non pas une croyance dans l’irréel, mais une non-croyance dans quelque chose que les gens tiennent pour vrai.
La plu­part du temps, Schre­ber croit à l’irréalité d’à peu près toutes choses et il lui semble que les choses n’existent qu’au moment où il en fait l’expérience. Les idées déli­rantes de Schre­ber n’impliquent pas néces­sai­re­ment de confondre l’imaginaire et le réel. Sass pointe cette « comp­ta­bi­lité en par­tie double » qui traite à part l’univers déli­rant et la réa­lité. Les idées déli­rantes et hal­lu­ci­na­tions sont res­sen­ties comme déréelles mais sont éla­bo­rées à un degré remar­quable de détail et de spé­ci­fi­cité, avec une cer­taine qua­lité de « concré­tude per­cep­tive » , qui émule celle du monde réel.

Le mode d’être de la conscience au sein duquel ces délires se déploient n’est donc ni archaïque ni pri­mi­tif. Il n’y a pas débor­de­ment mais déta­che­ment à l’égard des formes nor­males de l’émotion et du désir ; non pas perte mais exa­cer­ba­tion des formes diverses d’attention consciente à soi-même. Pour Sass, les moti­va­tions sont moins libi­di­nales que cog­ni­tives ou épis­té­mo­lo­giques. L’ ori­gi­na­lité de cet essai est d’utiliser en regard la phi­lo­so­phie de Witt­gen­stein et ses pro­pos concer­nant le solip­sisme pour rendre compte de l’expérience du délire schi­zo­phré­nique. Rien n’existe sauf moi et les états men­taux qui sont les miens : les « mala­dies intel­lec­tuelles » que Witt­gen­stein a pointé en phi­lo­so­phie pré­sentent effec­ti­ve­ment de pré­cises simi­li­tudes avec les symp­tômes de la schi­zo­phré­nie. Dans une pers­pec­tive solip­siste, « mala­die phi­lo­so­phique par excel­lence », la réa­lité dans son entier, y com­pris le monde exté­rieur et autrui, n’est rien qu’une repré­sen­ta­tion qui appa­raît à un Soi indi­vi­duel et unique. Le solip­sisme serait une mala­die non de l’ignorance et de la négli­gence, mais de l’abstraction, de la conscience pre­nant conscience de soi, et du désen­ga­ge­ment de toute acti­vité pra­tique et sociale.
Witt­gen­stein men­tionne deux aspects de l’attitude expé­rien­tielle qui cor­res­pond au solip­sisme : le pre­mier est l’absence d’activité et le second est l’intensité anor­male dans la façon de regar­der ; désen­ga­ge­ment pra­tique et intro­ver­sion, un « voir comme ». L’attitude de concen­tra­tion pas­sive, com­mune au solip­sisme et au délire, donne nais­sance à l’impression d’expérimenter l’expérience plu­tôt que le monde exté­rieur jusqu’à ce que, comme le dit Schre­ber, « tout ce qui se passe se ramène à moi ».

De sem­blables expé­riences s’insèrent dans une forme de conscience sur­aigüe, hyper­cons­ciente de soi comme conscience, et pro­fon­dé­ment déta­chée ; toutes qua­li­tés qui ne sont en rien typiques des stades pré­coces du déve­lop­pe­ment émo­tion­nel et intel­lec­tuel comme le lais­sait pour­tant pen­ser l’approche freu­dienne. Sass aborde avec pré­ci­sion l’analyse de la « concré­tude fan­tôme » et de l’ »inquié­tante par­ti­cu­la­rité », points com­muns de l’expérience solip­siste et de l’expérience schi­zo­phré­nique.
Sass prend ainsi la fémi­ni­sa­tion de Schre­ber comme modèle de ses hypo­thèses expli­ca­tives, moins comme affaire de sexua­lité ou d’homosexualité, mais comme affaire de savoir et de croyance : un enjeu épis­té­mique du rap­port au monde, certes sur­codé sexuel­le­ment mais indé­pen­dant de toute déter­mi­na­tion pul­sion­nelle ultime. Ce qui manque à Schre­ber, ce n’est pas le Moi (entendu comme ins­tance ou hypo­thèse freu­dienne (2de topique) qui observe, mais un enra­ci­ne­ment radi­cal dans le corps vécu et dans le monde pra­tique du sens com­mun.
Ainsi, l’univers schi­zo­phré­nique cor­res­pond étroi­te­ment à la des­crip­tion théo­rique du solip­sisme, doc­trine qui, pour Witt­gen­stein, est la mala­die phi­lo­so­phique arché­ty­pique, la ten­dance à idéa­li­ser et à réi­fier la pen­sée abs­traite et contem­pla­tive et à perdre contact avec les sources véri­tables de la sagesse, qu’il faut recher­cher dans une vie d’engagement pra­tique et d’activité. Se rendre fou par sa propre et impla­cable luci­dité : il s’agit du triomphe per­vers de l’esprit sur le corps, sur les émo­tions et sur le monde exté­rieur. C’est l’esprit célé­brant per­ver­se­ment sa propre apo­théose. Les ana­lo­gies avec le solip­sisme font pen­ser que la schi­zo­phré­nie pour­rait être moins une mala­die dyo­ni­siaque qu’une mala­die apol­li­nienne, ou peut-être une mala­die socra­tique, sorte de « pen­ser com­pul­sif », sus­ci­tée de l’intérieur de la ratio­na­lité elle-même plu­tôt que par la perte de la rationalité.

Sass suit donc Jas­pers et rap­pelle qu’ il est de la plus haute impor­tance de s’affranchir du pré­jugé selon lequel il doit y avoir une intel­li­gence appau­vrie à la racine des délires (Psy­cho­pa­tho­lo­gie géné­rale). Ins­piré éga­le­ment par Fou­cault , il éta­blit l’émergence du délire schré­bé­rien dans son contexte his­to­rique, celui de la « dua­lité de la pen­sée moderne », héri­tée des Lumières et de Kant en par­ti­cu­lier, celle où « se cor­res­pondent en une oscil­la­tion indé­fi­nie ce qui est donné dans l’expérience et ce qui rend l’expérience pos­sible ».
Cet essai pro­pose donc une des­crip­tion très pré­cise d’un point de vue phé­no­mé­no­lo­gique de « ce que ça fait » d’être dans un délire ou dans une posi­tion solip­siste. Il ne s’agit pas de nom­mer des pas­se­relles mais de remettre en ques­tion l’approche géné­rale de la schi­zo­phré­nie et de la rai­son. L’approche de Sass vaut donc pour ce qu’elle met en lumière et sur­tout pour ce qu’elle laisse dans l’ombre (la ques­tion du trans­fert ou des effets de sens par exemple), ces « restes » habi­tuel­le­ment pris en compte par la psy­cha­na­lyse ou par la psy­chia­trie, comme s’ils ne rele­vaient pas d’une construc­tion préa­lable, d’une orien­ta­tion.
Sass auto­rise une autre approche, axée sur la dimen­sion épis­té­mique, sur la sen­so­ria­lité et sur une « pan­op­tique » fou­cal­dienne, celle d’un sujet happé par la sur­veillance per­ma­nente de ses propres pen­sées. Une dérai­son de la rai­son qui sou­ligne l’incommensurabilité des jouis­sances, sans avoir à en pas­ser néces­sai­re­ment par Lacan.

Véro­nique Godfroy

   
 

Louis Sass, Les para­doxes du délire. Witt­gen­stein, Schre­ber, et l’esprit schi­zo­phré­nique , édi­tions Ithaque, novembre 2010, 205 p.- 24,00 euros.

 
     
 

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