Frédérique Martin, J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus)

J’envi­sage de te vendre…” De t’acheter surtout !

De son recueil de douze nou­velles inti­tulé J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus), il res­sort que l’univers de Fré­dé­rique Mar­tin est per­son­nel, étrange et par­fois angois­sant. A par­tir de situa­tions d’apparence ano­dine, elle concocte de courtes his­toires qui peuvent déri­ver jusqu’à la folie (Remugles) d’une plume tan­tôt légère, tan­tôt grave mais tou­jours belle.
Le titre du recueil est tiré de sa pre­mière nou­velle, le déses­poir des roses, his­toire cruelle d’un jeune homme qui a décidé de vendre sa mère. Elle est veuve, elle com­mence à vieillir et il la pro­pose contre la somme de 1500 € (avec le fau­teuil où elle est assise). « Pour quit­ter l’enfance, vendre sa mère est indis­pen­sable ». Et il le faut bien : aucune femme n’accepterait d’épouser un céli­ba­taire qui garde encore sa mère auprès de lui. Après un mar­chan­dage sor­dide, il par­vient à la céder pour un prix rai­son­nable. Ren­tré chez lui, il pour­suit son exis­tence misé­rable. « Je pleure sans pou­voir redres­ser la tête ». Par­fois, il croit recon­naître le pas de sa mère. « Je cours ouvrir la porte. Mais il n’y a per­sonne dehors, rien d’autre que le déses­poir tran­quille des roses ». Mora­lité : ne ven­dez pas votre mère, elle n’a pas de prix.

Remugles débute comme une belle his­toire d’amour. Laurent, le nar­ra­teur, a entendu le rire de Lilou, il l’a vue « pâle et blonde dans une robe de velours noir » et il en a été fou­droyé sous le ciel bleu. « Son rire m’a rendu fou à lier » et ils se sont aimés tout de suite. « Je me suis noué à son odeur avec la téna­cité de l’ombre quand elle s’attache au corps ». Puis, avec un art consommé du fondu-enchaîné, Fré­dé­rique Mar­tin décrit le désa­mour : Laurent n’aime plus l’odeur de Lilou, suivi de son déta­che­ment quand elle accouche de leur enfant qui naît « dans la merde et le sang ». Laurent confesse « je n’ai jamais pu attra­per cette larve pour lui cou­per son cor­don ». De quoi vous dégoû­ter de la pater­nité.
Les alliances met aux prises Caro­line et Natha­lie, en appa­rence les meilleures amies du monde. Mais Caro­line pos­sède tout où Natha­lie, fille de modestes coif­feurs, n’a que des dettes. Leur mariage res­pec­tif va faire voler en éclat leur belle ami­tié car Caro­line s’est mise en tête de se payer le seul bien que pos­sède Natha­lie : son futur époux et de se faire sur­prendre par son amie en train de lui tailler une tur­lutte royale. On sent que Fré­dé­rique Mar­tin a été invi­tée à de nom­breuses noces et qu’elle y a pro­fité de divines libations !

Dans La pro­phé­tie de la goutte d’eau, Franz et Hélène se pré­lassent avec leurs enfants près de leur pis­cine lorsque qu‘une explo­sion les pro­jette au sol : ils vont être pris en otage par les bri­gades de l’eau qui veulent leur faire prendre conscience du gas­pillage de cette res­source indis­pen­sable par cer­tains pays. Une rafale fait taire leur chien. Atta­chée sur une chaise, Hélène cherche vai­ne­ment son mari…
Le recueil se clôt par Les man­quantes, récit de science-fiction qui raconte la révolte des jeu­nesses fémi­nistes dans une société où les femmes n’ont plus aucun droit, pas même celui de sor­tir. Anti­cia, la mère de Poé­nui, pro­je­tait un départ mas­sif vers les États nor­diques plus favo­rables à la cause des femmes mais, tra­hie, elle a pré­féré se jeter dans le vide avec ses consœurs plu­tôt que de subir la loi des mâles. « Il pleu­vait des femmes et tout (…) a été cou­vert de rafales de sang ». Ele­vée pas ses grands parents, Poé­nui a grandi mais elle n’a jamais connu la liberté d’aller et venir. La raré­fac­tion des femmes a rendu les hommes fous et ils sont prêts à tous les crimes pour s’en appro­prier une. Un récit qui fait froid dans le dos. Fré­dé­rique Mar­tin voit-elle le monde s’orienter vers une société aussi terrifiante ?

Quoi qu’il en soit, il est urgent d’envisager d’acheter J’envisage de te vendre. A noter qu’un court métrage est sorti à l’occasion de la paru­tion de ce recueil de nou­velles. Il est visible ici.

Lire un extrait.

 fabrice del dingo

Fré­dé­rique Mar­tin, J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus), Bel­fond, jan­vier 2016, 224 p. — 17,50 € 

NB : Fré­dé­rique Mar­tin a décou­vert la lit­té­ra­ture très jeune et a rapi­de­ment fait preuve d’un goût pro­noncé pour l’éclectisme (Bly­ton, Ces­bron, Flau­bert, Anouilh, Vian…). Elle a publié des romans dont Le Vase où meurt cette ver­veine (2012), et Sauf quand on les aime (2014), un recueil de poèmes et un livre pour la jeu­nesse. Les nou­velles res­tent son domaine de pré­di­lec­tion. Elle vit près de Tou­louse et anime des ate­liers d’écriture. Modeste, elle croit que la vie l’a ratée mais elle se trompe !

1 Comment

Filed under Nouvelles

One Response to Frédérique Martin, J’envisage de te vendre (j’y pense de plus en plus)

  1. Pingback: Les blogs en parlent : « J’envisage de te vendre » – Frédérique MARTIN

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>