Les Adieux d’Aragon sont un salut futur

« Qui sau­rait dire le Sahara d’une chambre sans toi », si ce n’est Louis Ara­gon, ce pay­san de Paris en fin de vie, dans ce recueil à l’allure d’une Télé­ma­quie que dou­ble­rait Le livre des Pro­verbes. Ces poé­sies ultimes des Adieux forment un admi­rable chant d’un cygne non étêté qui ne singe pas à l’infini ce qu’il fut.



Ara­gon reste « un gros oiseau vêtu d’horizon », celui de la géniale
Défense de l’infini : le voilà, vieillard et affamé, spi­ri­tua­li­sant le corps et mani­gan­çant l’esprit pour un plai­sir de lec­ture tou­jours renou­velé. « En moi le chat des vers obs­cu­ré­ment ron­ronne ». Pour­tant, rien ne ron­ronne. Rien n’est confor­table dans cette poé­sie âpre, « aux âcres par­fums ».
Comme Drieu, dont on ne sait pas qui est la « dou­blure solen­nelle » de qui, Louis Ara­gon nous ouvre ses pla­cards, s’assied avec nous dans ses recoins pour nous dire que l’échec et la réus­site sont des mirages, des stra­pon­tins déglin­gués. Seule la créa­tion ne ment pas, même quand elle biaise. La poé­sie n’est presque jamais une langue vipé­rine, même lorsqu’elle est « plus vide que vers la mer la jetée ».

Avec Ara­gon, on frôle le cœur des songes, le péri­mètre du men­songe comme aune de la contre­vé­rité et la mélo­die d’une bizarre iro­nie qui font que, comme pour Pline le jeune, « il vaut mieux ne rien faire qu’être oisif ». Ce que j’aime chez Ara­gon ? Tout : l’inventivité octo­gé­naire à l’heure où la plu­part des vieux meurent « au fond d’une tisane / entre un médi­ca­ment et un fruit qui se fane », sa détresse qui mixte la malice et la théâ­tra­li­sa­tion lyrique de sa résis­tance à l’immobilité, sa haine de soi par laquelle il cherche « une gare un abri contre cette louve en (lui) » ; sa caus­ti­cité à la Jacques-François Ance­lot, évo­quant une queue de billard, fait aussi mer­veille et retrouve les accents des Aven­tures de Jean-Foutre la bite : « La vie a des airs de pau­vresse / Une maille file à son bas / Dans la rue un tram­way s’en bat / Conscien­cieu­se­ment les fesses » ; son amphi­gou­rique manière d’avancer sur la plage qui fait prendre son sau­tille­ment de kan­gou­rou pour une pan­toufle de crabe.

Un étrange sen­ti­ment se dégage de cette œuvre rayée par des dia­go­nales qui se vêtent de contre­pieds dont Oli­vier Bar­ba­rant, dans sa très belle pré­face, signale qu’il ne s’agit pas « d’un grand chan­tage affec­tif, une façon de jeter de la suie sur une tra­jec­toire poli­tique ». A l’instar de Gilles, il donne le sen­ti­ment de ne pas y croire vrai­ment et c’est dans cette faille sans embou­chure que la beauté des textes prend le pas sur l’originalité même des formes. Pour ces deux par­ti­cules de Dieu, le bazar du des­tin n’abouche aucun lupa­nar. Il y a trop d’étoiles pour cette manière de négligé.
Dans ses
Adieux, les zests célestes de la défaite refondent une théo­rie du passé qui « si peu s’épelle ». L’enfance sonne l’absence de len­de­main. La vieillesse est une somme modique ver­sée au néant. Comme le sou­ligne Bar­ba­rant, ce der­nier Ara­gon « affronte le chaos ». Je dirais même qu’il che­vauche les chaos, leur dedans et leur dehors, sans tom­ber au san­glage, sans vibrion­ner dans une nos­tal­gie aussi pué­rile qu’annihilante. Ara­gon ne fait pas le beau. Il fait sau­ter ses vers dans le cer­ceau de feu, à peine dres­sés, par­fois rageurs. On part avec lui sur les traces du « soleil cou coupé » d’Apollinaire, trans­formé en « coup de sabre scin­dant le soleil ».

Emily Dickin­son est peut-être celle qui a le mieux décrit ce que sera Ara­gon puisque, chez les poètes, la chro­no­lo­gie n’est pas une devi­nette tem­po­relle. « L’âme est pour elle-même / un ami royal / ou l’espion le plus atroce / qu’un ennemi pour­rait envoyer ». Les poètes ont une âme sur le qui-vive qui déva­lise autant le futur que le qui­dam. Car si « chaus­ser des bottes de sept lieues en se disant que rien ne presse / voilà ce que c’est qu’être vieux », Ara­gon prend dans ses Adieux cette mesure du temps qui conforte sa néga­tion et l’indifférence à cette néga­tion même.
La poé­sie ne serait-elle pas au fond cet appren­tis­sage de l’indifférence si l’on sou­haite la défi­nir de manière non apo­pha­tique ? Il me semble que, en plus de cette « résis­tance au désastre » qu’évoque Bar­ba­rant, la poé­sie est aussi un vivat interne comme une claque qu’on se donne sur les cuisses lorsqu’on a réussi à expri­mer l’aveuglement sans invo­quer Poly­phème, une forme de consen­te­ment à un monde à soi dans lequel « le temps est un jeu de vilains », celui qui ne relève pas de l’univers pré­éta­bli où le social et le fami­lial morpionnent.

La poé­sie, comme le cer­veau, « pèse exac­te­ment le poids de Dieu » selon Dickin­son, là où la syl­labe équi­vaut au son. Ara­gon et Dickin­son, même com­bat ? « Je me dis, la Terre est brève / Et l’angoisse, abso­lue / La dou­leur par­tout, / Et alors ? » d’un côté, « La dou­leur Appre­nez à souf­frir la dou­leur / Vien­dra pour vous aussi Je crois à la dou­leur / A rien d’autre / Et le cri sor­tira de vous comme un oiseau / Je crois », de l’autre. Les clauses miroir ne naissent pas du droit euro­péen.
Tous les poètes ne s’équivalent-ils pas ? Ils ne seraient alors qu’une seule et même chair, un réseau vif de rhi­zomes qui remonte par­fois à la sur­face pour emplir la coque des biblio­thèques dont les pin­gouins, et quelques bigor­neaux, raf­folent. La poé­sie n’illustrerait que la pous­sée d’Archimède ; les poètes ne seraient que des sous-mariniers se mirant dans une glace. Peu importe « le morse amer des vagues » ! Ara­gon conti­nue en vieux dada, à « man­ger le foin de l’amour » et à nous éblouir dans le manège quo­ti­dien. Il conti­nue à 
nous fer­rer et nous invi­ter à son ban­quet où éros, phi­lia et agapè ne sym­bo­lisent rien mais vivent de leur belle muni­fi­cence esthé­tique : « le ciel lui fit l’effet d’un immense / Acci­dent de che­min de fer » et « je parle des îles peintes sur la mer offertes ».
On se sou­vient de cette anec­dote : Drieu et Ara­gon sont dans un boxon. Ara­gon se met à hur­ler à la mort, une fille empa­lée sur son sexe dur : « Pierre, Pierre, je suis impuis­sant ». Voilà toute la force « éro­tique » de la poé­sie d’Aragon, à jamais éloi­gnée de toute idée de sté­ri­lité. « Rien ne sera jamais que rien / Dit l’ombre / Et sa main se ferma sur rien ».

Dieu est aussi loin qu’Aragon est grand. Ses adieux demeurent un salut du futur dans « la mer­veilleuse fête de rien ». C’est l’espérance au cœur du « vain ravin de vivre ». 

valery molet

 

1 Comment

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One Response to Les Adieux d’Aragon sont un salut futur

  1. Helder Serpa

    Je lis:
    selon vous et les poètes, nous somes dans la mort comme l’amibe dans sa goutte d’eau. Nous y pro­je­tons nos pseu­do­podes ver­baux pour cap­ter de temps à autre quelques nutri­ments. Et c’est tout ce qu’il y a.

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