Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline – Critiques 1932/1935

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline – Critiques 1932/1935

A travers cet ensemble exceptionnel de textes critiques, ce sont tous les clivages esthétiques et idéologiques d’un temps qui éclatent

Parlons objectivement, ou plutôt avec ce petit air scientifique de chercheur en littérature, à la quête d’un minimum de certitudes en cette vaste matière : que l’on haïsse ou que l’on encense Voyage au bout de la nuit de Céline, ce roman est le signe d’une nouvelle époque, d’une nouvelle pratique littéraire. J’en parlerais comme d’un chef-d’œuvre, ce qu’il est pour moi. Les choses sont établies, on sait où l’on va.

Les grandes signatures abondent en ce recueil : Paul Nizan, François Mauriac, Georges Bernanos, Claude Lévi-Strauss, Maxime Gorki, Léon Trotski, Léon Daudet, Léo Spitzer… Certains sont fidèles à leur réputation, d’autres non, mais il faut avouer que l’affiche a de quoi allécher. Publiés entre 1932 et 1935, les soixante-dix articles sont disposés selon le hasard chronologique. L’imprévu rehausse le plaisir d’une lecture rendue parfois un peu rébarbative parce que chaque rédacteur recompose l’intrigue de Céline à sa façon – mais toujours avec les mêmes éléments de base : 14-18, l’Afrique, les États-Unis et la banlieue parisienne.
Le plus raseur des thuriféraires peut se retrouver couché à côté du plus spirituel des contradicteurs ou de sommités engoncées dans le bon goût, outrées par la langue de Céline. Le sujet commun fait d’autant plus saillir le talent de chacun. Viennent d’abord les empoignades et les violences risibles à la publication de l’ouvrage, puis le temps passe, et des têtes plus froides analysent avec plus de circonspection l’art de Céline. Dans la bataille, même les philosophes se lâchent, l’un d’entre eux croit que ce livre fut rédigé avec le balai des cabinets (une machine à écrire serait certainement plus pratique pour ce faire…), tel autre esthète taxe l’auteur de malfaiteur. De petites perles. Enfin, le calme revient, et bon nombre de critiques, hormis quelques-uns souvent issus des grands journaux d’alors, prennent conscience que Voyage au bout de la nuit constitue un tournant de la littérature française, la naissance d’un roman moderne qui apprend à se démarquer du cinéma. La qualité des interventions est assez constante, mais elles sont de tous types, talentueuses, ennuyeuses, négatives et pertinentes, laudatives, spirituelles… c’est un petit jeu facile, il n’y a qu’à assembler ces adjectifs selon des ordres à chaque fois différents pour saisir la variété du corpus. Pour les plus remarquables citons pêle-mêle Georges Altman, Madeleine Israël, Georges Bernanos, Léon Daudet, Claude Lévi-Strauss et Léo Spitzer.

Mais il y a bien mieux que de s’éterniser sur des considérations de bas-bleu ; ce recueil de critiques permet de comprendre ce qu’est un chef-d’œuvre, et la façon dont celui-ci prend place dans un monde dont l’auteur a étonnamment compris les enjeux et les angoisses. La révolution du Voyage a aussi ses particularités qu’il s’agit de pas oublier : avec lui c’est la fin d’une conception de l’art pour l’art très XIXe siècle, la fin de la belle langue de Flaubert, de Proust, dont Gide est encore le tenant à cette époque. L’écrivain n’est plus cet être bien élevé qui compose des œuvres proprement écrites hors de la fièvre de la vie. Non, Céline plonge le lecteur dans la fange, dans la nuit, et le plus incroyable est certainement que cette noirceur, cet égoïsme cruel n’ont pas de fin, pas de justification, pas de justice. Robert Kemp rend bien l’intuition des critiques éclairés de l’époque, déroutés, fascinés, dégoûtés :
Quelle corvée ! Et pourtant, j’ai l’idée que ce roman-ci comptera. Qu’il est quelque chose d’important. Non pas l’aube d’un nouveau jour ; la liquidation, la dernière purge du naturalisme, et du réalisme, et du méphistophélique… On a un tel besoin de clarté quand on sort de là !… Cette Nuit tout vous paraîtra lumineux et doux, quand le voyage est fini.
C’est un ouvrage sans clé, une danse où les vivants se répandent en sanies, en lâchetés, en insultes et en de rares élans de bonté, comme par oubli de soi. Ce livre fait perdre la vue à force d’outrances, voyage sans morale proprement dite… En cela, les tentatives de certains critiques catholiques ont quelque chose d’infiniment dérisoire, la fuite dans la pénombre sans fond n’est pas forcément la recherche de la lumière divine, du Christ en croix, les communistes aussi s’y cassent les dents… Non, cela n’est pas seulement dénonciation de l’ordre bourgeois, peinture de la déliquescence du capitalisme. Le chef-déroute son temps car il lui appartient et s’en échappe pleinement.

En outre, la commodité de tels recueils vient de ce que chacun peut y piocher ce qu’il est venu y chercher. L’historien des mœurs y trouvera une France hantée par ses angoisses décadentes, l’historien tout court y notera une annonce assez mal venue du calendrier chrétien chez Mauriac, sachant que 1933 ne consacre que la montée au pouvoir d’Hitler en Allemagne :
Voici qu’avant sa naissance, l’année 1933 nous est désignée comme sainte par le Souverain Pontife, parce qu’elle ramène le dix-neuvième centenaire de la mort du Christ.
Les étudiants pressés y liront un résumé maintes fois ressorti du Voyage, pour les jeunes journalistes littéraires il fera office de manuel poétique conséquent sur l’art de composer une critique, les poètes y puiseront des insultes et du mépris et enfin, les amateurs d’anecdotes boiront les querelles de petite école et de gros sous du prix Goncourt 1932 qui discréditèrent toute l’institution. Comme quoi, à l’époque déjà…

L’on a beau jeu de dire qu’avant c’était mieux. Sûrement, pourrait-on s’attarder plus encore sur les machinations du « milieu » de l’édition, mais l’on préfèrera dire que ce recueil donne bien plutôt l’envie de lire et de relire Voyage au bout de la nuit, livre dégueulasse et pur, toujours tranchant de modernité, quelque soixante-dix ans après sa sortie, au milieu des trop nombreuses productions mollement libidineuses et nombrilistes de notre époque. Il est triste de constater que, pour la plupart des auteurs d’aujourd’hui, même leur façon de choquer reste consensuelle, ils ne visent que la sensation, le léger frisson du petit soldat…

baptiste fillon

   
 

Collectif, Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline – Critiques 1932/1935, éditions 10-18, mars 2005, 364 p. – 8,50 €.

 
     
 

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