Véronique Hubert ou la réhabilitation des cigales : entretien avec l’artiste

Véronique Hubert ou la réhabilitation des cigales : entretien avec l’artiste

Derrière la fée Utopia – un des « avatars – de Véronique Hubert se cache une artiste qui refuse la mise en boîte muséale de l’art. Elle organise des situations qui échappent à toute classification. Ayant étudié le cinéma, la musique et la psychanalyse, elle y a trouvé de quoi enrichir ses recherches. Depuis, Véronique Hubert ne cesse d’essayer toutes les techniques et les mediums alimentées par son hypersensibilité face à tout ce qui la touche. Un simple tag ou une affiche comme un dialogue surpris dans la rue peuvent être sources de création. Le monde reste pour elle un atelier ambulant.
Elle y construit son propre univers sans (presque) avoir besoin de retoucher ce qu’elle rencontre. Elle accumule  une sorte de documentation qu’elle reprend au fil de ses performances, de ses installations et de leurs fictions qui deviennent des instants de poésie intempestive. L’art pour autant ne bascule jamais dans l’à-peu-près d’un simple actionnisme. Tous ses mixages recueillis et recyclés au fil du temps la font sortir des genres prédéterminés. Soustrait à la compacité, l’œuvre devient une mer où l’on n’a jamais pied.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Souvent l’envie d’uriner. Sinon la culpabilité de ne pas remplir ma mission de salariée une partie de la semaine, l’envie de profiter de mon temps autogéré l’autre partie de la semaine et enfin la lassitude d’avoir le cerveau au niveau de la merde le reste du temps.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils sont là, mais ont muté : jouer, dessiner, raconter, cuisiner, lire, marcher, chanter, danser, écouter, aider, rayonner, dormir, aimer, s’aimer, être aimée… Enfant, j’adorais la cigale de la fable fourmi-cigale de La Fontaine et je trouvais injuste qu’elle soit fatalement punie pour avoir chanté et dansé tout l’été. Mais je ne l’ai pas trop revendiqué, j’ai réparé la cigale uniquement dans mes dessins et mes rêves éveillés. Ça a commencé à muter là, je pense, comme un instinct de survie utopique. Plus tard, j’ai eu pitié du monstre dans Alien de Ridley Scott. J’ai eu des ennuis avec mon entourage en révélant ce sentiment, forcément… c’est donc au personnage Utopia que revient l’acte de parler librement, l’écoute n’est pas la même, je le vérifie régulièrement.

A quoi avez-vous renoncé ?
A faire de grandes choses. L’ambition, la compétition et la réussite ont été une menace dès l’enfance et ont généré des angoisses et des complexes irréparables. Les enfants, les femmes et hommes qui ont fait de grandes choses dans l’histoire de l’humanité ne cherchaient pas à en faire. Ils les ont faites, c’est tout. Ils étaient « grands » eux-mêmes, et cela est un sacrifice, un don de soi à l’histoire humaine terrestre. J’aime bien la réponse de l’adolescent noir américain des années 60 dans le roman de Tony Morrison Home : « Plus tard ? Je veux être une homme ».

D’où venez-vous ?
De Paris. De Parents aux jobs polyvalents entre les années 70 et 90 : commerçants alimentaires, convoyeur de fond, secrétaire, chauffeur de taxi… et qui souhaitaient que leurs enfants fassent ce qu’ils n’avaient pas pu faire : artiste. C’est à moitié réussi, je suis bâtarde : artiste et enseignante. Pour le reste, je viens d’un mixage entre mes études à la Fac arts plastiques à Paris et de mes obsessions. Le reste, c’est de l’assemblage professionnel et sensible.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
L’autonomie, le respect de l’autre et de la nature, l’impossibilité de vivre sans musique, l’envie de dessiner et les complexes d’infériorité.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Manger un phô crevette-omelette/coriandre-gingembre devant un film ou une série enfoncée dans « le siège », sans oublier le whisky, 16 ans d’âge minimum, tourbé et sans glaçon.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Ce que j’invente. Ce qu’ils inventent.

Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpella ?
Un collage-sérigraphie de Robert Rauschenberg datant des années 50. La liberté de briser et de mélanger de façon brutale les sources textes-matières-images. C’est comme si j’avais toujours su que c’était possible, je savais que c’était fort mais je n’osais pas imaginer que l’on pouvait appeler ça de l’art. Je le faisais déjà dans mon coin, secrètement pendant que d’autres étudiants en arts excellaient dans le type conceptuel, avec de belles références littéraires ou philosophiques. Les études et la chance d’être à Paris, donc de traîner dans les galeries et musées avec les ami-e-s m’ont beaucoup appris sur les formes d’esthétique possibles.

Et votre première lecture ?
« Ida »
de Gertrude Stein. Enfin une auteure qui écrivait des phrases à rallonge, avec des subordonnées multiples, des tonnes de virgules et pas de point au bout d’une page ! Tout ce que l’on m’avait reproché depuis l’école primaire. Et en plus c’était fascinant, poétique, drôle et intelligent. Une autre libération, une réhabilitation personnelle a fait son chemin depuis. C’est un bonheur et un privilège d’avoir appris à chercher, à continuer à apprendre toute sa vie. Je remercie les enseignants-es ou guides que j’ai croisés, en plus des auteur-es lu-es.

Pourquoi votre attirances vers les « passeuses-fées » dans votre stratégie plastique ?
Passeuse, je ne sais pas ce que cela veut dire. Fée, c’est l’image féminine inventée par le règne masculin pour donner un rôle mystique et obscur de plus à la femme. Par ailleurs, la fée, à l’opposé de la sorcière, tient du cliché de la séduction, de la grâce incontournable et de l’éternelle jeunesse (en grande majorité, si elle n’est pas une vieille mama rassurante qui pourrait vous faire des tartes). Je suis donc intriguée par les figures qui dérangent l’ordre tel qu’il a été imposé, ordre que l’on m’a annoncé dès l’enfance comme l’ordre naturel. Qui étaient ces êtres féminins si fourbes, dangereux au point de les brûler vifs en place publique ? J’ai donc imaginé, sans savoir que cela allait durer, une fée, pas tout à fait respectueuse des codes : elle a des peintures de guerre sur le visage, elle picole, elle se fracasse violemment contre les murs. Voire elle pète des chiens colorés et s’habille d’une manière peu raffinée… elle se baladait en tongues au début… Mais surtout elle est en colère, ça c’est le rôle de Maléfique dans « Blanche neige » ou des hystériques. Pas des douces filles respectueuses et obéissantes au phallocratisme ancestral. A partir de là, je pouvais lui faire dire et faire ce que je souhaitais, c’était une force, comme les personnages des romans qui savent si bien matérialiser la parole de l’auteur.

Quelles musiques écoutez-vous ?
En majorité, de l’électro en tous genres et diverses périodes mélangées (swing-punk-krautrock-techno-house-jungle-garage-minimal house-dub step, noise, disco, industriel, détroit, free…). Très régulièrement aussi du jazz, du blues (musical et chant), les musiques traditionnelles des 5 continents, le baroque, le classique (peu d’opéra en revanche), le punk, le rap, les chants grégoriens, chansons à textes… je suis indigente là. Les sons et les rythmes c’est une passion, une thérapie. Un roulis d’imprimante ou d’escalator deviennent musique ou matière à chants pour moi. Les rencontres musicales sont liées à des interprètes et à des créateurs, plus qu’à des genres. Je pense que je n’ai cité qu’un quart de ce qui existe.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Un seul ? Je peux en citer deux ? Ils se complètent pour moi : « Grisélidis courtisane» de Grisélidis Réal et Jean Luc Henig + «Explications» de Marianne Alphant et de Pierre Guyotat

Quel film vous fait pleurer ?
Là aussi la liste est longue, mais je dirais pour aujourd’hui : « Failan » de Song Hae-Seong

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Ça dépend de l’heure, de la lumière, du jour. A cette heure-ci, une femme vieillissante qui a bien dormi.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Bernadette Laffont (trop tard), Pierre Guyotat, Philippe Catherine.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Plus vraiment un mythe : Salem, dans le Massassuchetts. Colonisation, accusation de sorcellerie, sexisme, exécutions, réhabilitation tardive. Les fantômes planent toujours sur la civilisation.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Il y en a trop, je peux réduire pour les artistes à Roni Horn, Yayoï kusama, Roman signer, Hideji Oda, Daisuke Igarashi, Bill Baxter, Jimmie Durham, Gérard Gasiorowski, Eric Duyckaerts… Pour les écrivain-es Grisélidis Réal, Nathalie Quintane, Virginie Despentes, Olivia Rosenthal, Jean Patrick Manchette, Julien Maret, le poète John Ashbery, Gertrude Stein, Raymond Federman…

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Pas très original : une caméra HD et toute la chaîne informatique qui permettra de traiter les sources et rushs. Plus intéressant : un abonnement de 10 ans à la dégustation dans les meilleurs restaurants gastronomiques internationaux (whiskys et cognac compris), avec une fréquence de une ou deux fois par mois, et possibilité de rencontrer les chef-es. Ça n’existe pas…

Que défendez-vous ?
La liberté de pensée, d’aimer, d’apparaître. La fragilité, la médiocrité paisible et les moyens de protéger leur dignité.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
L’impossibilité, la douleur sans issue. La solitude, donc. Terrible.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Je ne suis pas sûre de saisir. Je vais tenter de dire que c’est l’ouverture extrême et la confiance naïve. Ou la surdité volontaire pour dérouter le questionneur, ça j’aime beaucoup.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Je ne sais pas, vos questions naviguent habilement entre l’intimité et le publique, disons, la révélation et l’explication. De mon point de vue égocentrique, je dirais : « Trouvez-vous qu’il manque une présence philosophique dans les débats politiques médiatisés actuellement ? »

Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 13 septembre 2015.

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