Véronique Bergen, Le collectionneur
Héritage
Véronique Bergen mêle la fiction et l’histoire de l’art, la mémoire de la Shoah et les blessures de la transmission dans Le Collectionneur. Ce roman est un voyage au cœur de la beauté volée et des zones d’ombre de l’Europe. Le tout porté par fragments de l’histoire par une écriture lyrique et incarnée. Suite à la mort de son oncle, le héros Andreas hérite d’une collection clandestine : des dizaines de toiles volées sous le Troisième Reich (Matisse, Klimt, Cézanne, Signac, etc.)
Chaque tableau devient un miroir, un vertige, une accusation, une absence. S’y dégagent bien des zones de secrets là où des acolytes de Goering furent des fournisseurs pour un tel collectionneur. Il « récupéra » Gustav Klimt, Egon Schiele, et bien des œuvres blanchies tirées des cachettes nazies, Des tableaux d’origine suspecte, le narrateur dégage des facettes les plus sombres de sa vie en accusant sa famille de laisser sur les bras les preuves de ses forfaits. Mais il en fut plus dauphin que dépotoir.
Dans un tel monde, entre le Reich et le Hamas, entre Cézanne et Mikael Jackson, Véronique Bergen écrit avec des mots qui excèdent à dessein les sentiments. Elle sait toujours évoquer bien des corps, leurs peines et les gémissements de plaisir. Le héros trouve là sa comparse idéale (sœur de l’auteure ?) : « Ne prête pas attention à mes mots qui refusent de tenir sur une ligne horizontale, qui caressent ta poitrine, ton sexe, tes mains d’amant. », dit-elle. Mais Andreas rêve de sa décollation ou de la métamorphoser en Judith décapitant Holopherne.
Tout devient ici un jeu de miroir qui met en lumière ce que fut caché. Véronique Bergen ouvre des secrets, la déclivité d’un temple effondré, le fantôme accroché au dos d’Andréas. Le tout issu d’une région dévastée par la guerre où, en dehors de ses dommages, existèrent des prisonniers des zones du secret. Rejetant le pathos, Véronique Bergen feint d’écrire à côté des mots ou dans les trous mités de la parole qui s’écrit en tournant autour du pot mais pour que l’honneur soit. Amour compris. Il passe au besoin au travers jupettes, boléros mais aussi entre la haine, la cruauté, la froideur.
Voici l’amant contraint d’épouser le bitume d’une putain élue en tant que fleur. Les chemins de sa transgression lui prodiguent du talent même au temps du zéro amour quand il fait « pschtttttt ». Il peut se récupérer au fond de la poubelle. Mais pas les tableaux de maîtres. Ils viennent d’ailleurs.
jean-paul gavard-perret
Véronique Bergen, Le collectionneur, ONLIT Editions, 2025, 272 p. – 22,90 €.