Veikko Hirvimäki, Le rire des loups

Veikko Hirvimäki, Le rire des loups

Rêverie genevoise sur l’exposition Veikko Hirvimäki

Accrochant  les oeuvres de Veikko Hivimäki aux cimaises de sa galerie, Rosa Turetsky ne louvoie pas mais s’interroge : « D’où viennent ces loups effarés qui semblent sortis d’une forêt, comme les premières idoles grecques furent jetées par les flots de la mer sur une plage désertée ? « . Elle y répond d’emblée :  » D’un bois mal équarri, mais si savamment ajusté ». C’est ainsi que l’artiste réinvente des alphabets et des dieux païens sous forme de loups qui sont aussi des hommes aussi drôles que barbares.
Apparemment, il n’y a eu nul accroc dans la soierie de leurs voyages. Même si parfois un ange les tire par les pieds. Mais dans la Grand’Rue de Genève les loups retrouvent sous les pavés la terre pure. Et soudain, ce n’est plus l’extase du vide qui le guérit de la maladie du temps. Afin d’y parvenir, l’artiste a agacé pour les sculpter les pattes de loup avec un Opinel. Dès lors, il n’est plus important si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. Reste leur horizon. A savoir, sur leur pelage des chutes de neige, fleurs nées de l’espace.

On espère soudain que les enfants du futur fassent partie de leur meute. A eux comme aux loups, on voulut retirer la langue. Mais à Genève ils la tirent. A leur naissance, chaleur accablante selon les experts, rapporte la galeriste enjouée et joueuse. Mais erreur de pronostic quant à leur nature. L’artiste sait qu’un intrus qui se voulait Dieu brouilla les cartes qui donnaient l’atout. Par la fenêtre, la montagne étreignait les flammes de l’enfer dont ils furent les porte-flambeaux.
Dès l’origine un parlement de pucelles célébrait leurs charmes. Dans leurs déplacements, elles les accompagnèrent longtemps. Et quand les hommes qui les tuaient habillaient leur cadavre de mots, les demoiselles les en dépouillaient.  Avant de connaître l’artiste, elles glissaient en carpes grises dans le bocal sur un buffet. On avait beau leur ouvrir leur bouche, elles ne laissent rien entendre sinon un « Hooooouuuu » qui montait à la surface où les bulles crèvent. Depuis, et par écho, cela donne un air de fête à la galerie de la Grand’Rue où les paroles des visiteurs dansent avec les loups avant de s’envoler comme des anges.

Ravis, ces loups rigolent et redoublent de virtuosité cachée mais qu’a su dénicher Hirvimäki. Car il existe en lui quelqu’un qui tire les rideaux et les ficelles. Cela le conforte dans une étrangeté. On tente  de lui donner des explications, de déplier des raisons. Toutefois elles s’emboîtent sans que l’artiste en saisisse le fonctionnement. Et c’est là l’essentiel. Ses loups sortent de leurs grottes. De dieu ils ne redoutent pas le tonnerre mais sucer la glace des steppes leur donne mal à la gorge. Si bien que, croisant des jouvencelles, ils ne peuvent plus les emmener dans les bois pour un fieffé sabbat. Sauf, bien sûr, si une d’entre elles, à l’aide d’une lampe, observe le fond de leur gorge et l’explore à l’aide d’une spatule. Des champignons tapissent leur muqueuse et il faut des jours pour en nettoyer les parois. C’est pourquoi l’artiste avant de les exposer leur fait boire une potion. De celle qui réveille les morts, donne courage, dégrafe les corsages. Car les loups aiment à regarder les femmes traverser l’été en robe légère.
« Creuse toujours, creuse dit le Malin à Hirvimäki creuse encore, pour achever ta farce humaine ». Plus question de patères austères pour une telle exposition. Et il arrive parfois qu’un loup ouvre le carnet de l’artiste et note à l’encre virtuelle un extrait de brevitate vitae. Parfois, un autre y dessine (lapis lazuli, Giallorino) un portrait de l’artiste en aviateur pour lui faire effectuer des loopings. Pendant ce temps, telle une fée, Rosa Turetsky déplie par déboîtement de sornettes les secrets de l’artiste. Comme ses loups, elle a hanté la steppe avant d’arriver à ce point d’eau où l’artiste s’abreuvait d’alcool. Pour lui faire passer un gué, il la jucha sur son dos. La galeriste osa ironiquement un « Père je vous dois de marcher ». Puis ce père vert broda une dentelle pour le premier de ses loups (un autoportrait ?). Un autre suivit. Il fut reçu avec ses compères à Genève avec les honneurs qu’on doit aux sauvages.

Quant à leur créateur, la galeriste le fit entrer par la grande porte. Tourne toupie dans la maison. Odeur de fauve en éruption. D’autres à sa place auraient perdu le fil ou pris la poudre d’escampette. Mais elle demanda simplement à l’artiste de dresser sa meute. Désormais,l’âme nue des loups glisse dans les caniveaux de la rue en pente. Elles obligent à écouter leur hurlement si bien qu’après avoir considéré la galeriste comme une sultane des Balkans,ses voisins la prennent  désormais pour une louve noire…
Restent dans sa galerie les pommes d’Eden qu’elle a achetées la Migros. Très vite,toutes sont marquées par les dents des loups puisqu’ils préfèrent les fruits depuis qu’il y a du cheval dans les lasagnes. Rosa pourrait s’en offusquer. Mais non. Elle couche le nom des nombreux visiteurs sur son carnet d’adresses. S’impriment des lettres si les pattes des loups s’y enfoncent. « Louve, Louve, disent-ils, donne nous le nom des jeunes filles ». Et quand elle refuse, ils abusent de hurlements. Alors elle acquiesce : ils lancent soudain un rire fou de goéland. Et quand le soir la galerie ferme, l’artiste les emmène dans la démesure de l’eau du Léman. Ils remplissent tout l’espace et ne rentrent plus dans une phrase. Cela à un nom : c’est leur existence. Hirvimäki en fabrique encore deux, trois. Gris masse, trou peau, abysse hâle. Et décoction fantastique jusque dans son café noir du matin. Car l’artiste ne fait rien sans un sens certain du rite.

Son œuvre le prouve. Elle compose un vertige venu des forêts et du froid. Entre les pattes et les dents de ses animaux : un peu de plumes, un peu de biche, un peu de sang. Mais au moment où les vagues du Léman sont douces et faibles et que le littoral peut les manger, sur son livre d’or Rosa note : « C’est fait, je présenté une belle exposition ». Puis devant les museaux amusés de ses hôtes,  elle ouvre son ombrelle tandis qu’une meute de louveteaux helvètes arrive dans la galerie. L’artiste, pour les remercier, écrit leur nom en cercle. Ils entrent dans la légende des loups comme nous y sommes entrés par une nuit de pleine lune. Désormais, il n’est plus de sommeils si profonds qui empêchent d’entendre les loups se moquer de notre sauvagerie.

jean-paul gavard-perret

Veikko Hirvimäki, Le rire des loups, Galerie Rosa Turetsky, 25 Grand’Rue, Genève. Du 14 mars au 20 avril 2013

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