Tomohiro Mekawa, La promenade des envahisseurs
Les Editions espaces 34 propose dans la collection « Théâtre en traduction » la pièce japonaise de Tomohiro Maekawa, pour la première fois dans sa version française du grand traducteur Patrick de Vos.
La promenade des envahisseurs est l’une des œuvres les plus célèbres de son auteur né en 1974, fondateur de la compagnie Ikiumé. Sa mise en scène du texte en 2017 est primée ; elle sera adaptée pour le cinéma par deux fois par K. Kurozawa : Avant que nous disparaissions et Invasion.
En France, elle a fait l’objet d’une mise en voix en 2018 au théâtre de la Ville puis en 2019 d’une version radiophonique sur France Culture ( indisponible hélas).
Le théâtre, ici, joue très habilement sur le registre double de la représentation du réel de la société contemporaine japonaise, son organisation familiale autour des générations, de ses références culturelles, sa géographie … ) et d’une matière, relevant moins de la science-fiction pure avec son « folklore » de vaisseaux terrifiants, de petits bonhommes verts ou disgracieux que d’un fantastique renouvelé.
Regardant du côté métaphysique.
Tout semble normal et les extraterrestres sont en tout point humains par leur enveloppe corporelle mais aussi leur éducation progressive sur la psychologie humaine que les déambulations, les promenades leur prodiguent.
Ils s’emparent des concepts des « terriens » qui, eux, les perdent. Dépossession et appropriation. L’extraterrestre devient meilleur que son modèle.
La pièce, assez longue, constituée de 22 tableaux, s’ouvre sur une scène en bord de mer (dernier lieu de la pièce aussi) : un homme, Shinji, blessé au pied semble errer sur la plage. Il porte un sac en plastique contenant un poisson rouge. Depuis trois jours, Narumi s’interroge sur la disparition de son mari, Shinji. Est-ce bien lui qu’elle retrouve à l’hôpital ? Ou bien un homme en proie à une forme d’amnésie qui ignore certaines chose évidentes pourtant et qui par ailleurs reste cohérent ?
Cette hésitation primordiale façonne même la mise en scène proposée, en avant-texte par l’auteur qui ne cherche pas à imposer un jeu : « la mise en scène en décidera ». Le plateau peut accueillir deux actions en même temps.
Deux personnages de policier, Sakurai et Funakoshi, serviront de fil conducteur à cette quête d’un sens univoque, purement rationnel. En vérité, les extraterrestres dévoilent les ressorts de la société humaine. Il faut, dit Shinji, qu’il s ‘habitue à ce monde-ci ; il lui faudra « collecter les concepts spécifiques de ce monde-ci ». Comprendre le fonctionnement de la famille nippone et ce qu’est une fratrie par exemple.
Le dernier concept que le personnage de Shinji acquerra, sera l’amour volé en quelque sorte à Narumi qui deviendra alors insensible. Il ne s’agit donc pas d’envahisseurs brutaux mais d’expérimentateurs en quelque sorte de ce qu’est notre humanité.
L’invasion apparaît comme une épidémie ou plus exactement une contagion au sens médical du terme. Trois extraterrestres suffisent à faire que les habitants de la ville soient touchés tour à tour.
Shinji a été contaminé par le poisson rouge, animal bienfaisant dans la culture du pays. Aucun monstre en vue, aucune violence physique.
Cependant, une menace terrible pèse sur la ville, le pays : on voit et on entend tout au long du texte, des avions menaçants selon l’indication des didascalies : sc 4, sc 16. Comment arrêter cette guerre qui se prépare ?
Suffit-il de manifester dans les rues ? Qui sont en somme les envahisseurs ?
Etrange entrechoquement avec nos propres vies à l’heure où, en Europe, la guerre est bien là.
lire un extrait
marie du crest
Tomohiro Mekawa, La promenade des envahisseurs, traduction du japonais : Patrick de Vos, Editions espaces 34, collection Théâtre en traduction, 2021, 136 p. – 16,00 €.
Le film de K. Kurozawa est sorti en France, en 2018 ; il est disponible en dvd et blue-ray.