Tom Rob Smith, La Ferme

Tom Rob Smith, La Ferme

Quand la raison s’égare

Daniel, 29 ans, vit à Londres, loin de ses parents qui ont vendu leur pépinière anglaise pour s’installer dans une vieille ferme perdue dans la campagne Suédoise. Sa mère d’origine suédoise a ainsi voulu renouer avec ses racines, et cela ne dérange pas tant que cela Daniel, qui a toujours tenu sa vie et son orientation sexuelle secrète. Un matin, son quotidien paisible bascule, lorsqu’il reçoit un coup de fil de son père très inquiet au sujet de l’état mental de son épouse.
Il lui annonce alors qu’elle ne va pas bien, et qu’elle vient de quitter brusquement l’hôpital psychiatrique où elle avait été internée depuis peu, car  « elle s’imaginait des choses terribles ». Daniel est consterné, d’autant plus que sa mère l’appelle également un moment plus tard pour l’informer qu’elle craint pour sa vie, et qu’elle considère l’homme qu’elle a épousé comme un menteur, et un être potentiellement dangereux. Elle est à l’aéroport et prend l’avion pour Londres. Daniel ne sait que penser. Il va finalement héberger sa mère chez lui et écouter patiemment son histoire. La ferme isolée dont ses parents ont fait leur nouveau foyer semble susciter la convoitise d’un voisin menaçant ; la communauté du petit village voisin cacherait-elle autant de noirs secrets que sa mère le prétend ? et que penser de l’attitude de son père ? Et des preuves que sa mère prétend avoir accumulées et qu’elles s’apprête à lui livrer ?  Daniel devra-t-il lui aussi tout abandonner pour découvrir la vérité ? Une vérité qui pourrait bouleverser ses certitudes à tout jamais.

Autant le dire tout de suite, La ferme est un vrai petit chef-d’œuvre de suspense psychologique, où l’on retrouve l’ambiance d’un des chefs d’œuvre d’Hitchcock Pas de printemps pour Marnie. On peut aussi penser au succès récent des Apparences de Gillian Flynn, tant l’auteur joue avec nos nerfs et la réalité. Mais Tom Rob Smith impose son style à lui dans ce roman, dont les droits d’adaptation ont été acquis par BBC Films. Il met à mal la sacro-sainte famille et, à travers les doutes de Daniel sur sa famille, il impose cette question au lecteur : qui sont vraiment nos parents ? les connaît-on vraiment ?
Quand les certitudes de Daniel sur son enfance, sur le mariage de ses parents, leur bonheur, s’effondrent, le lecteur est lui aussi secoué et ne peut s’empêcher de regarder ses photos de famille, en se demandant ce que cachent les sourires. C’est en cela que réside tout le talent de Tom Rob Smith, qui nous livre ici une œuvre des plus personnelles qui n’a plus rien à voir avec sa trilogie russe : Enfant 44, Kolyma et Agent 6. Il s’inspire d’un traumatisme familial, et à travers cette famille déchirée, n’hésite pas à nous livrer avec beaucoup de brio et de tendresse, une part de sa vie.

Le roman n’est pourtant pas autobiographique, et il nous amène aux portes de la paranoïa, en nous faisant douter à chaque page de la véracité des propos confiés par la mère, qui est la narratrice principale après Daniel. Une femme en souffrance, perdue, qui demande de l’aide, et que personne ne veut croire. Une mère, qui n’est plus en mesure de serrer son fils dans ses bras, tant son esprit est perturbé par tous les derniers évenements qu’elle a vécus. Une mère qu’on a envie de serrer dans nos bras, en lui offrant un refuge loin de cette ferme maudite et de ce qu’elle a réveillé. Mais on  se retrouve vite comme Daniel, un enfant perdu, qui croyait avoir fait son chemin dans un univers d’adultes, et qui voit ce qu’il croyait acquis basculer dans un monde où les cœurs sont aussi givrés que les plaines du Nord de l’Europe.
On referme ce livre en éprouvant une telle sympathie pour les personnages et pour l’auteur que notre famille a l’impression de s’être agrandie, quels que soient les secrets qu’elle cache.

franck boussard

Tom  Rob Smith, La Ferme, Belfond, 2014, 348 p. –  22,50 €.

 

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