Thierry Lentz, Les vingt jours de Fontainebleau, La première abdication de Napoléon 31 mars – 20 avril 1814
Thierry Lentz, aujourd’hui un des meilleurs spécialistes de l’époque impériale, directeur de la Fondation Napoléon, se livre ici à une analyse détaillée des circonstances qui ont précédé la première abdication de l’Empereur. Il y a 200 ans, à quelques jours près, le 31 mars 1814 quelques heures à peine après la prise de Paris par les coalisés, Napoléon arrive, « pâle et fatigué » au château de Fontainebleau. L’agonie de l’Empire doit se jouer là, dans ce cadre. Si la fin semble presque – et tout est dans ce presque – inéluctable, comment l’Empereur peut-il s’y résoudre? Quelles formes cette fin peut-elle prendre ?
Le 31 mars, des cartes restaient à jouer ; 20 jours plus tard lorsque le 20 avril, peu après 11h30, Napoléon, escorté de quelques fidèles, franchit les grilles du château pour partir en exil, tout est joué.
Pour comprendre et expliquer ce qui s’est justement joué pendant ces quelques jours, un récit a été constitué progressivement et après coup au point de devenir une vulgate, faite de lieux communs et de représentations obligées. C’est ce récit là, en partie mythique, que Thierry Lentz propose de déconstruire en établissant les faits, qui ont été souvent masqués par des discours et des figures – notamment celles du tableau de Horace Vernet de 1825 montrant Les Adieux de Napoléon à la Garde Impériale et celle d’un Napoléon abattu et affalé sur un fauteuil à Fontainebleau, dans un tableau de Paul Delaroche de 1840 exposé aux Invalides. Ah, cette force des images anachroniques qui disent l’histoire !
On nous a dit par exemple que, le 5 avril 1814, les maréchaux avaient forcé la porte de l’Empereur et l’avaient de manière frondeuse obligé à abdiquer, le forçant quasiment à signer un acte sur un guéridon encore visible au château de Fontainebleau. Cette « grande-scène », dramatique à souhait, était trop belle. La démonstration minutieuse de Thierry Lentz, implacable sur ce point, lui permet d’affirmer que cela ne s’est pas passé comme cela. Il y a eu effectivement, un échange vif entre Napoléon et ses maréchaux mais « à aucun moment ceux-ci ne se montrèrent irrespectueux et encore moins menaçants.» Thierry Lentz montre comment la présentation trompeuse et partisane de cette scène, véhiculée au début par le camp royaliste et notamment par le Journal des débats, a pu devenir par la suite la présentation de référence. Ainsi, « il a été nécessaire de se dégager absolument de ce que nous croyions acquis, réévaluer le rôle des uns et des autres, relire les documents connus, en interpréter de nouveaux, peser et soupeser la place et l’importance des faits, tenter d’interpréter les attitudes ».
Les scènes, étapes et formes prises par l’agonie impériale sont revues et corrigées au scalpel de l’analyse des sources trop rares et des témoignages contradictoires. Oui, l’Empereur a bien tenté de se suicider dans la nuit du 12 au 13 avril 1814. Non, Berthier, le collaborateur militaire de toujours, ne mérite pas le traitement que la mémoire napoléoniste a fait de lui : il n’est pas juste d’en faire la figure de tous les traîtres qui ont marqué l’agonie de Fontainebleau. Certes il n’a pas été à l’île d’Elbe, et s’est rallié dans les derniers jours au gouvernement provisoire de Talleyrand mais il a fait son devoir de militaire jusqu’au bout, cadré par la légitimité nationale : conscient que le corps armé, la force publique n’ont pas à délibérer mais à obéir à la nation légitime.
Il y a là matière à érudition mais il n’y a pas que cela. La description minutieuse de la déchéance d’un homme comporte une part de tragédie et de force dramatique. Cette part là n’est d’ailleurs pas exempte d’un certain pathos : il arrive que des hommes forts et aguerris par des années de combats soient émus aux larmes devant la chute d’un homme qui, après avoir connu les fastes et les gloires impériales, est en train de tout perdre. Les désertions, les lâchetés et les trahisons se multiplient. On est loin du sacre ou du soleil d’Austerlitz. Pour un historien, expliquer une victoire est facile, c’est dans l’ordre des choses mais faire le récit d’un crépuscule est un défi d’un autre ordre, d’autant plus que cette perte du pouvoir s’achève de manière tendre et digne.
Au-delà de la description des faiblesses circonstancielles et tellement humaines, se déroule une autre histoire : celle d’une transition sans grande violence entre deux régimes. Un régime s’en va, un autre s’installe et cette bascule s’opère sans qu’il soit nécessaire de faire tabula rasa. Et c’est là un enseignement d’une grande portée : « on peut considérer que c’est aussi grâce à l’idée qu’il se faisait de son rôle historique que la résolution de son cas personnel ne se transforma pas en terrible catastrophe nationale ». Et le portrait d’un homme, d’un acteur majeur de l’histoire, prend alors une dimension heuristique d’une grande force.
Si pendant longtemps l’histoire des grands acteurs de l’histoire a été marquée par une certaine ringardise intellectuelle, force est de reconnaître combien Thierry Lentz parvient à montrer que l’étude des acteurs et de leurs comportements est encore riche et porteuse d’enseignements. Pris dans un étau, Napoléon avait encore des marges de manœuvre. Il a choisi sa fin. Et l’histoire qui s’écrit ne doit pas oublier que l’homme, même pris dans des structures qui le dépassent, conserve sa liberté d’agir. A cet égard, Napoléon n’a pas fini de nous surprendre.
camille aranyossy
Thierry Lentz, Les vingt jours de Fontainebleau, La première abdication de Napoléon 31 mars – 20 avril 1814, Editions Perrin, Paris, février 2014, 294 p. – 23,00 €.