Tatouage

Tatouage

Hans Peter Cloos et sa troupe servent deux pièces qui interrogent la condition tragique des nos horreurs contemporaines

L’inceste ? Une expérience limite et traumatique interrogée avec une ambiguïté recherchée et presque convenue par le jeune auteur allemand Dea Loher. Celle-ci s’inscrit dans cette tendance propre aux dramaturges germaniques – Botho Strauss, Heiner Müller, Werner Schwab… – qui essaient de creuser, de questionner les perversions humaines secrètes et les nausées du sexe en les élevant au statut de modèles servant à l’’interprétation de nos horreurs et barbaries sociales contemporaines, faisant de la sexualité déviante le mythe fondamental de nos errances. Un résultat inégal.

Nous pénétrons dans la salle, et la scène nous attend, avec son décor minimaliste qui sollicite notre attention : pourquoi cette théorie de chaises alignées qui l’encadrent ? Et puis ça part. Deux jeunes filles roses et sensuelles en tenue légère, deux sœurs adolescentes, échangent des propos intimes avec une certaine légèreté. Mais l’on sent petit à petit croître le sentiment de quelque chose d’infâme, de cruel qui suinte, qui travaille. Enfin le devrait-on. Puisque la pièce parle d’inceste. Le père boulanger aux délires d’interprétations xénophobes et idéalisant la famille ; la mère hystérique brisée avec un drôle de respirateur et que sa fille cadette traite comme un chien ; la prostitution chez les filles, l’une avec le père pour se payer des choses, le besoin désespéré d’amour, l’amour qui vient et se ravage… Un état des lieux du désespoir contemporain. Mais encore mal servi ici.

Certes, l’interprète principale arrive à placer sa voix, à faire vibrer son personnage, le rendre vivant, émouvant dans sa détresse, dans sa lente chute dans la catastrophe de l’amour.
Mais face à ce spectacle on risque de rester gêné : la troupe est jeune, et les acteurs prometteurs, il y a de bonnes choses sur cette scène. Et cependant, on a l’impression désagréable d’assister à un spectacle de fin d’étude, à quelque chose de non encore abouti.
Il n’est jamais agréable de faire mauvaise presse, surtout lorsqu’on pressent des choses qui peuvent mûrir, de belles choses en puissances qui n’attendent que de survenir – que ce soit chez l’auteur dont le texte sait allier vie et poésie ; ou chez le metteur en scène qui anime la scène d’un certain tonus inquiétant qui flirte avec la mort, d’une fragilité heureuse chez ces êtres ; ou chez les acteurs qui parviennent à moduler des émotions, à faire vivre leurs personnages : le père un ogre inquiétant aux propos dérangeants, la mère les nerfs à vifs et prête de se délabrer, les filles pleines de jeunesse inquiète et menacée, le fleuriste tendre.

Mais il y a trop de choses qui gênent :
La première demi-heure de la pièce laisse indécis : on ne sait pas où l’on veut nous emmener. Les acteurs manquent à habiter leurs rôles, hésitent entre la distance d’un jeu neutre et l’empathie émotionnelle, sans que cette hésitation fonctionne comme un système. Leur voix… leur voix n’est pas habitée par une continuité organique, elle manque de force et de conviction ; la direction d’acteur n’a pas su les dépêtrer de cette question que se pose tout acteur : « que fais-je ici, où dois-je aller ». Non, le metteur en scène ne semble pas l’avoir trouvé, et le spectateur le ressent.
Finalement, les choses avancent, et le jeu prend, optant pour une caractérisation plus psychologique que distanciée.
Mais l’on reste bloqué par cette indétermination de la scène : on se pose des questions : s’agit-il d’une histoire pathétique, ou y a-t-il un propos derrière cette pièce – par exemple interroger l’essence de notre désir contemporain, attirer l’attention sur les traumas de notre société dévoratrice de jeunesse et de passion ?

Cette pièce a quelque chose du conte noir avec cette histoire d’une enfant dévorée par les parents et qu’un prince – fleuriste – pourrait sauver, dimension que la mise en scène a bien vu en présentant notamment le père comme un ogre dans son jeu, son regard effaré, sa voix gutturale. Le conte tourne à l’apocalypse. Le spectateur voit mal le propos, oui : à travers ce récit élémentaire, comme tout les contes, et au fond doté d’une parabole, qu’est-ce qui se trouve en question ? Notre société européenne close sur elle-même, xénophobe et dévoratrice de ses forces, meurtrière de l’amour pour une perversion du désir endogame ?
Tout cela est flou et se disperse sans inféoder tous les vices de notre société à un noyau interprétatif central, l’intrusion de propos de la mère que l’on traite moins bien qu’un chien par exemple semblant totalement périphérique et mal venue avec la trame allégorique centrale.
Et si le spectateur demeure perplexe et insatisfait, c’est aussi à cause de la récurrence insupportable de transitions entre les tableaux par un enténèbrement de la scène sur un fond musical explosif et tonique, commodité conventionnelle aujourd’hui. Certes, ne rejetons pas les procédés institués et convenus parce qu’ils sont conventionnels, mais lorsque cela devient inessentiel et répétitif, comme une cheville dénuée de poésie apportée à la pièce qui s’étire, c’est exaspérant, comme ces regards multiples à la fin de chaque tableau que jettent les personnages au-delà des spectateurs et qui deviennent ici trop artificieux à force de répétition.

samuel vigier

Tatouage
Mise en scène :
Hans Peter Cloos
Avec :
Céline Bouchard, David Furlong, Alexandre Jazédé, Ophélia Kolb Kasapoglu, Adeline Talar
Durée du spectacle :
1h10

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