Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline
Comment devient-on Staline ?
Question cruciale à laquelle l’auteur, historien britannique, apporte un certain nombre de réponses éclairantes. A travers des pages d’une rare densité (fruit d’une recherche très vaste et d’une excellente maîtrise des sources), on suit l’enfance du futur tsar rouge marquée par la violence et l’ivrognerie du père d’une part, le soutien constant et affectionné de la mère, elle aussi brutale à son encontre. Puis sa jeunesse à la fois casse-cou et religieuse, passant des jeux dangereux dans les rues à la chorale de l’église où sa voix faisait merveille, avant de prendre le chemin du séminaire.
Années cruciales que celles de l’école des prêtres, pendant lesquelles le jeune Joseph perdit la foi en découvrant les auteurs français (Hugo, Zola) qui le menèrent non seulement à l’apostasie mais au marxisme. Dès lors, il devint un élément subversif et s’engagea pour la révolution, rencontra Lénine, et se consacra corps et âme à la cause. L’intérêt principal du livre repose d’ailleurs sur les années du Staline-gangster, rappelant le lien majeur et toujours actuel entre subversion, révolution et banditisme. Rien ne semblait manquer à sa panoplie d’Al Capone du Caucase : incendies, enlèvements, rançons, extorsions, hold-up, rackets… !
Cela étant, cet ouvrage met en pièces la vieille thèse trotskiste du Staline inculte. Bien au contraire, on découvre un homme lettré, aimant avec passion la lecture, dévorant les livres et écrivant des poèmes, tout en vivant dans un univers d’extrêmes violences politiques. C’est un point fondamental car ce n’est pas dans l’enfance du personnage qu’il faut chercher l’explication de sa cruauté – ce que le livre pourrait laisser penser – mais dans son adhésion au marxisme et son dévouement absolu à la révolution prolétarienne. Etre un des grands assassins de l’histoire ne fait pas de lui une brute inculte. Bien au contraire.
frederic le moal
Simon Sebag Montefiore, Le jeune Staline, Passés/Composés, janvier 2025, 620 p. – 17,00€.