Serge Brussolo, L’Arche des Maudits
Un huis clos apocalyptique
Les lecteurs de Serge Brussolo retrouvent, dans cette aventure fantastique, les deux mercenaires que sont Shagan et Junia, un cul-de-jatte et une géante.
Le récit débute avec le cadeau du Roi Squelette, une entité malfaisante qu’ils fréquentent par le biais du Jôme, un prêtre défroqué qui pratique son culte. Junia a une silhouette de sylphide et Shagan est doté de jambes. Mais ces cadeaux ne les satisfont pas. Si Shagan essaie de s’en débarrasser, sans succès, Junia devient, sous le nom de Sarita, une danseuse célèbre dans la cité. Mais elle est la dernière d’une race de femmes anthropophages. La nuit, elle redevient Junia et traque la viande humaine pour se nourrir, semant la terreur.
Alors qu’elle est en train de se transformer, un homme s’introduit dans sa tente pour la violer. Elle en mange une partie et cache le reste sous sa couchette. C’est Shagan qui découvre qu’il s’agit de Macratus, le sénateur qui règne sur la cité, le type le plus important. Il faut fuir. Or, la seule possibilité est l’embarquement sur un navire qui emmène les exilés de la ville, des exclus par les prêtres qui vouent un culte à Oxaloka, une divinité du même nom que la cité. Elle prône la légèreté car la Terre est creuse et le poids des humains peut faire crever une couche qui devient de plus en plus fine. Ainsi, ils excluent tous ceux qui ne veulent pas se faire amputer. Le navire a reçu pour nom L’Arche des Maudits, une structure riche en très mauvaises surprises, comme sa destination…
Serge Brussolo embarque une fois de plus son lecteur dans un univers où l’étrangeté est la norme et où la folie rôde à chaque page. Fidèle à son style inclassable, l’auteur tisse un enfer claustrophobe, peuplé de personnages rongés par leurs obsessions, leurs peurs et leurs secrets. Dans ce huis clos flottant, l’auteur déploie une anormalité organique, suintante, où l’angoisse devient une matière première. Une large partie de l’intrigue se déroule dans une arche flottante, sorte de refuge magique censé protéger ses occupants d’un monde devenu invivable pour eux. Or, le véritable danger n’est pas dehors, mais bien à l’intérieur. L’arche devient le théâtre d’une paranoïa collective, où chacun semble traqué par ses propres démons.
Au cœur de cette arche vivante, le couple de héros, un homme et une femme liés par une histoire commune et une volonté de survie, devient le théâtre d’une métamorphose aussi physique que psychique.
Serge Brussolo excelle dans l’art de créer un malaise, de l’angoisse. Il conçoit des cadres oppressants, il sert des dialogues tranchants, propose des situations qui flirtent avec l’insensé sans jamais perdre une cohérence interne, baroque, grinçante, mais profondément humaine.
Sous couvert d’un roman de fantastique, le récit est aussi une fable sur l’enfermement, la surveillance, et la peur de l’autre. L’auteur interroge subtilement notre rapport aux autres face à des situations dramatiques. Qui sont les véritables maudits ? Ceux que l’on enferme, ou ceux qui croient pouvoir les contrôler ?
Avec une précision chirurgicale, Serge Brussolo construit son univers. Rien n’est gratuit, rien n’est décoratif. L’angoisse est un mécanisme, une horlogerie perverse où chaque rouage, chaque mot, chaque geste, participe à l’émergence de la peur, de l’angoisse, voire de l’horreur.
serge perraud
Serge Brussolo, L’Arche des Maudits, Éditions H&O, coll. Littérature de l’imaginaire, juillet 2025, 192 p. – 8,90 €.