September 11, 2001

September 11, 2001

L’oratorio d’une Passion atroce, écrit dans les semaines qui ont suivi l’événement

11 septembre 2001, libretto – admirable exercice de voix et de rapport : la pièce, écrite en américain dans les semaines qui ont suivi l’événement, fait sourdre la confusion angoissante des fragments de voix nues des victimes dans les tours et les avions, morts ou survivants, des terroristes eux-mêmes, discours des décideurs, des maîtres aussi, Ben Laden et Bush. L’entremêlement polyphonique de ces fragments de voix forme une étrange musique – avec chœur -, qui laisse entendre avec subtilité le tourment confus de ce qu’est un tel événement, comment ça dépasse et échappe, éclate, explose littéralement, sans qu’on puisse prétendre en avoir une vue totale et assurée. Ici, nulle tentative de commenter, d’analyser, de faire valoir un parti pris politique ou idéologique… c’est bien la nudité fragile des participants qui est exposée, sans qu’aucune primauté soit accordée à tel ou tel point de vue, sauf peut-être à la gradation du conflit opposant les visions et axiologies inconciliables de Bush et de Ben Laden.
Vite le lecteur se voit transi par ce concert improbable et tragique qui s’essaye, qui s’innerve de silences – ici, c’est le silence qui parle le plus fort, par-delà le vacarme des explosions et le tumulte des discours, le silence de la mort qui laisse s’inscrire en son creux cette parole de ceux qui lui appartiennent, qu’ils soient défunts, ou vivants, puisque les vivants ont pris un nouveau nom qui les voit maqués par la mort – le nom de « survivants ». 

Avec 11 septembre 2001, le spectateur est convié à une présentation angoissante et traumatique, mais profonde, de ce qu’est un événement historique, en tout cas celui-ci. Ce dont il s’est agi pour Vinaver, ce ne fut pas de prétendre creuser et cerner les enjeux, les horizons, les motivations d’une catastrophe (in)humaine – ground zero – mais de représenter ce qui s’endure d’incompréhension, de chaos, de fatal dans un tel moment de terreur.
Depuis Eschyle et Les Perses, le théâtre, comme tout art, a pu se poser la question de cette dimension particulière de la vie politique humaine que l’on nomme événement, le plus souvent en sondant les rapports particuliers que peuvent entretenir le Pouvoir et la vie du peuple, les tenant en contrepoint ou en soutien mutuel : pensons à Shakespeare, Büchner… La profondeur de Vinaver est de faire s’entremêler l’horreur de l’événement comme front d’axiologies inconciliables et sourdes l’une à l’autre, plutôt que simplement présenter un choc d’intérêts antagonistes : Bush : C’est la liberté elle-même qui a été attaquée ; Ben Laden : Ces événements ont divisé le monde… en deux camps… le camps des croyants… et le camps des mécréants.

La pièce commence avec les mots d’un terroriste qui détourne un des avions et avance, charriant les impressions de ceux qui meurent, de ceux qui se rappellent, ayant survécu, de ceux qui s’affrontent.
Au fur et à mesure les points de vue s’égrènent, s’affrontent, s’enroulent les uns aux autres, le lecteur est pris dans un jeu où voix est rendue à ceux qui n’en ont plus… Encore une fois, le théâtre aura su faire parler les morts, aura su être la fragile tentative du compte rendu de ce qu’est la tragédie de mourir de la main d’hommes.

Le Théâtre de la Colline présente dans son petit théâtre jusqu’au 17 juin une adaptation de la pièce dirigée par Robert Cantarella et jouée par une jeune troupe américaine issue du Center for New Performance (CNP), établi au CalArts depuis 1999 et investissant le théâtre contemporain dans ses tentatives d’interroger ses limites en les réinventant sans cesse.
Et c’est une adaptation saisissante qui s’offre, respectant avec un génie d’invention scénique la dimension polyphonique et fragmentaire du texte, en présentant une scène multiple, nue, multipliant les espaces où les choses se jouent – que ce soit l’investigation à la microcaméra d’une maquette de reconstitution, la distribution au public de photos fixant les lieux morts, la diffusion d’images vidéos sur un mur, l’entrelacement d’acteurs multipliant les jeux de voix par microphonisation… Un véritable work in progress qui tente cela : inventer les moyens de reconstituer l’horreur incompréhensible d’un événement qui a été une catastrophe absolue…

La mise en scène en impose de professionnalisme et d’originalité, différant singulièrement dans son esprit de recherche du hiératisme léché hexagonal – avec quelques bizarreries parfois, ainsi l’acteur qui joue la voie terroriste en se mettant une chaise sur la tête, mais beaucoup de réelles trouvailles sidérantes d’invention à partir de pas grand-chose : des tubes de plastique vacillant et qui deviennent les tours… Le jeu transporte par sa sévérité froide et nerveuse chez ces jeunes professionnels admirables !
La pièce est jouée trois fois, chacune réinventant les moyens de la jouer, la dernière abolissant la nécessité du sous-titrage : deux reprises, seulement auraient donné un aspect achevé à l’ensemble, trois soulignent que l’on ne saura jamais avoir de point de vue privilégié sur cet incompréhensible fait. Jouer la pièce trois fois, c’est ouvrir une chaîne indéfinie d’interprétations forcément lacunaires, impuissantes…

samuel vigier

September 11, 2001

Mise en scène :
Robert Cantarella
Scénographie :
Madeleine Bernatchez
Musique et création sonore :
Alexandre Meyer
Avec :
Jonathon Ahmanson, Jorge Castaneda, Max Eugene Jr, Andrea LeBlanc, Ayana Hampton, Cindy Im, Carla Nassy, Ariane Owens, Hilario Saavedra, Cecily Strong, Jin Suh

Michel Vinaver, 11 septembre 2001 / September 11, 2001 (édition bilingue), L’Arche Editeur, 2002,71 p. – 9,50 €.

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