Sarah Mostrel, Gris de peine
Ombrer les choses
Sarah Mostrel aurait pu démarrer Gris de peine par ces mots : « Je me figurerai que je respire la fumée, le soufre, l’odeur d’une sentine ou de matières en putréfaction. Je m’imaginerai goûter des choses amères, comme les larmes, la tristesse, le ver de la conscience*. » Je dis bien « démarrer » car chez elle les mots emballent comme un moteur de voiture (vois-tu ?) la vitesse des dessins qu’ils suscitent. Ou comme un ruban gris de Payne qui chemine autour du trait. Payne, rappelons-nous, fut un aquarelliste du XVIIIème siècle qui, en mélangeant du bleu indigo à de la terre de Sienne et à du carmin d’alizarine, créa ce gris pour ombrer. Ombrer les choses devenues amères, tristesses et larmes, Car le bleu et le rouge et le vert en cascade/Ne sont que paravent à la peine immense, écrit-elle p.16.
Comme dans la peinture chinoise souvent monochrome, le trait et la forme obtenus grâce aux différentes qualités d’encre disent chez Sarah l’intérieur des pleurs que les mots extiment. Extimer : rendre publique une part d’intimité. Ainsi, le visage, le portrait de la page 30 sculpte la phrase qui s’inscrit alors dans la pierre dans la tombe dans le bois brûlé de l’antique tradition, p.31.
Les visages de Sarah (comme ses paysages qui figurent des visages) ne sont jamais génériques, ils viennent d’une conduite de l’écriture qui passe par les yeux, en obéissant à un idéal de fusion entre la lettre et le trait : décrire les mots qui manquent (p.40) passe par le dessin, d’écrire les mots qui manquent passe par les yeux qui regardent l’intérieur dessiné de la peine, ô paradoxe !
Et de mot en mot, le dessin condense la peine jusqu’à l’os, frêle ossature ectomorphe (…) fantôme, corps, âme/Émanation de l’esprit fin… p.58. Dans le noir (des encres) il est possible de penser clair, nous dit-elle, de penser aussi fin que le poil d’un pinceau petit-gris de peine !
jacques cauda
Sarah Mostrel, Gris de peine, éditions du Cygne, 2024, 60 p. – 12,00 €.