Samuel W. Gailey, Deep Winter – Rentrée 2014

Samuel W. Gailey, Deep Winter – Rentrée 2014

Le Bon, les Brutes et le Truand

Parmi les titres avec lesquels Gallmeister fait sa rentrée littéraire (celle de septembre 2014), on trouve l’émouvant quoique glaçant Deep Winter, un premier roman de Samuel W. Gailey, que l’éditeur nous présente comme un producteur et scénariste, originaire de Wyalusing, la minuscule ville – le village ? – où se situe l’action.
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il lui inspire des sentiments mêlés, cet endroit où « la plupart des hommes arboraient des barbes broussailleuses », « les femmes semblaient avoir la vie dure » et où « tout le monde porte toujours une arme à feu. Question de culture ». Car l’intrigue est sombre et sans concession pour cette « culture » dont parle le shérif Lester. Le protagoniste s’appelle Danny, colosse aussi gentil que limité, après un accident survenu au cours de son enfance et qui a causé de plus la mort de ses deux parents. Or loin de susciter la compassion, Danny dérange, subit vexations et quolibets de la part des adultes que sont devenus ses ex-camarades de classe. Seules quelques vieilles personnes ainsi qu’une femme, Mindy, lui témoignent un peu de sympathie.
Mais un jour, cette dernière est assassinée et tous les soupçons se portent sur Danny : « l’attardé » n’aurait pas supporté que la belle repousse ses avances. Aussi plusieurs hommes du village se liguent-ils, les uns pour lui faire la peau, les autres pour le mettre sous les verrous avant que les premiers aient mis leur projet à exécution. Face à cet aveuglement général, seul l’être foncièrement bon qu’est Danny pourra annihiler l’être foncièrement mauvais qu’est l’homme à l’origine du carnage.

On pourrait penser à un roman simpliste et manichéen, mais il n’en est rien : Samuel Gailey a choisi de donner à son livre une structure en brefs chapitres dominés par le point de vue de personnages différents. Et il réussit ainsi la prouesse non seulement de préserver la dimension angélique de Danny, mais d’humaniser ses poursuivants dont les problématiques personnelles nous deviennent intelligibles, sans que leur responsabilité et leur perméabilité au mal ne soient pour autant niées. La place du « méchant » Sokowski, être violent au sens moral atrophié et incapable de retour sur lui-même, est à cet égard remarquable. Par son entremise, non seulement le lecteur plonge dans les abysses d’une âme bouillonnante de haine et de colère, mais il voit aussi l’indulgence et la complaisance avec lesquelles les êtres « normaux » (nous ?) le traitent.
Pourtant, le véritable héros, la véritable réussite de ce roman, c’est Danny. Sa déficience mentale se manifeste par des phrases et des raisonnements à la simplicité si désarmante qu’elle a fait plus d’une fois monter des larmes aux yeux de la lectrice sensible que je suis. Et, contraint à fuir dans la forêt, Danny (mais pas seulement lui) sera aussi le vecteur d’une vision de la nature tout à fait saisissante, à la fois belle et dangereuse, mais également protectrice des faibles et salvatrice des âmes en déroute, domaine où le merveilleux peut surgir afin de guider ceux qui ne savent plus où aller.

agathe de lastyns

Samuel W. Gailey, Deep Winter, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister, Coll. Noire, août 2014, 315 p.
– 23, 40 €

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