Russell Banks, American Darling

Russell Banks, American Darling

Au milieu des années 70, une jeune américaine activiste de gauche, fuit en Afrique et se retrouve au Libéria

Les pays sont comme les hommes, sans cesse en quête de leur identité.
Le Libéria, pays d’Afrique niché entre la Sierra Léone et la Côte d’Ivoire, est un pays de fiction, reconstruit avant même d’avoir sa propre histoire : à la naissance de celui-ci, en 1816, l’American Colonization Society tente d’y implanter des Noirs américains affranchis qui formeront par la suite la minorité aisée du pays, aux dépens des populations tribales autochtones.
Mais il s’agit davantage de faire main basse sur les richesses du pays, hévéas pour le caoutchouc, mines de fer et surtout de diamants, que de mettre en place une véritable république. La relative prospérité du Libéria dans la première moitié du XXe siècle sera d’ailleurs nourrie par le travail forcé et les tortures imposées par les Américano-Libériens aux populations locales.

L’Amérique et le Libéria – inextricablement liés – sont les terres explorées de ce roman de Russell Banks qui couvre vingt-cinq à trente ans de l’histoire de ces deux pays mais aussi de celle de son personnage principal. Hannah – jeune Américaine issue de la bourgeoisie aisée de Nouvelle-Angleterre – se retrouve au Libéria presque par hasard, fuyant son passé d’activiste de gauche. Ballottée par un destin qu’en apparence elle ne maîtrise pas, elle fuit en Afrique au milieu des années 70, persuadée qu’elle ne peut plus désormais résider aux États-Unis. Dés lors elle devient une clandestine vivant sous un nom d’emprunt, avec de faux papiers : Hannah Musgrave sera Dawn Carrington au Ghana, travaillant pour le compte d’un laboratoire pharmaceutique américain et laissant ses aspirations humanitaires pour un temps de côté. Sa vie s’écoule, morne et routinière, sous la chaleur moite des journées ghanéennes. Jusqu’au jour où elle s’enfuira à nouveau, cette fois vers le Libéria, saisissant la première opportunité qui se présente à elle, abandonnant Zack, son compagnon d’infortune, sans avoir aucune idée de ce qui l’attend dans ce pays.

Lorsque l’on ouvre les premières pages du roman de Russell Banks, on est pourtant au début des années 2000, dans une ferme des Adirondacks aux États-Unis. Bien loin, donc, de l’univers d’un pays africain appelé Libéria, subissant la férule d’un Président briguant son troisième mandat et s’acheminant de plus en plus ouvertement vers une dictature. Hannah est alors une femme de 59 ans, meurtrie, presque désespérée et qui commence à dévoiler son histoire.
Son passé la rattrape et l’oblige à un retour sur elle-même : elle cherche à analyser et comprendre ce que le destin a posé sur sa route et quels ont été les réels motifs de ses choix.
Dés les premières pages, donc, Hannah se raconte au lecteur et c’est au travers de ses mots qu’il découvre la personnalité de cette Américaine blanche, taraudée par l’envie de rétablir une sorte d’équilibre à l’égard des Noirs, des Africains, des populations exploitées ou, plus tard, de ceux qu’elle appellera « les rêveurs ». Ses souvenirs la ramènent aux années 70 : elle faisait alors partie du mouvement Weatherman, jusqu’à ce qu’elle entreprenne, en 1975, son périple africain. Elle sera le témoin de la chute du président Tolbert en 1980 et son histoire personnelle se mêlera de manière dramatique aux événements qui conduiront le pays à la guerre civile dix ans plus tard.

Entre réalité et fiction, toute la subtilité de ce roman se concentre dans la complexité de cette figure féminine centrale. Durant les vingt-cinq années les plus importantes de sa vie et qui croisent aussi bien les heures les plus sombres du Libéria que celles – plus pragmatiques – des années 80 aux États-Unis, le lecteur voit évoluer Hannah en tant que femme. On revit la naïveté de la jeunesse post soixante-huitarde, on découvre une sorte de relâchement chez la femme de 30 ans, puis des remises en questions fondamentales, comme des revirements, qui l’obligent à une nécessaire adaptation.
Le chemin ainsi parcouru, mû d’allers-retours et de souvenirs africains, ressemble à celui d’une quête identitaire qui n’aurait pas de fin et dont le point de départ pourrait cependant se trouver en chacun de nous.

NB – Ellen Johnson Sirleaf a été élue Présidente de la République du Libéria le 11 novembre 2005. Elle devient la première femme à accéder à ce niveau de pouvoir en Afrique et ce, après les quatorze années de guerre civile subies par son pays.

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Russell Banks, American Darling (traduit de l’anglais par Pierre Furlan), Actes Sud, octobre 2005, 393 p. – 24,00 €.

 
     

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