Roland Sénéca, Dessins d’à côté

Roland Sénéca, Dessins d’à côté

Les fumets d’Eros

Les Dessins d’à-côté proposent une suite de ce que Sénac nomme des « concrétions ». Conçus à partir d’une réalité  et de sensations affectives qui travaillent leur auteur, ces dessins et ces poèmes  ont été ressassés longuement par son cerveau. Ils en giclent sous forme de bouillonnements sourds. Le noir et le gris sont parcourus de taches, de stries et d’abîmes. Tout reste en état d’énigmes. Les ombres s’y répondent, semblent marcher les unes sur les autres en montant au besoin sur leur cadavre. Perdurent comme toujours chez Sénéca des entrelacs de ventres hypothétiques, des espaces mentaux soumis on ne sait à quelle obésité ou torture. La chair – quoiqu’annihilée en partie par le noir et le gris – frémit. Il l ne faut pas pour autant chercher à tout prix des figures tant des peaux se tordent : parfois une aisselle peut être au centre du corps ou en devient le masque d’angle aigu.
En faisant cailler du noir, l’artiste ne cherche jamais toutefois  l’aigreur de l’obscur. Les plages barattées par des boutures nocturnes organisent une circulation plus sanguine (sang d’encre des taches) que vinaigrée (par la mère des mots). Chaque poème bâtit de l’air pour que le drapé du dessin adjacent retisse les choses dites selon un rite plus sensoriel empreint d’abats, de nerfs et de glandes.

Une sensualité larvée surgit par traces rebelles et mouvements de pulsations. L’acte plastique devient une pratique érotique détournée. Jamais grivoise ou libertine, elle reste inséparable du tragique lié à la question de l’être. Elle transforme le dessin, le regard et le poème en un espace uni pénétré par la violence de l’époque et la menace ténébreuse qui plombent les individus. Mais devant ces risques, Sénéca fait preuve de sa « claire voyance » (B. Noël). Sur les nappes grisâtres qui boucanent comme un fumier en hiver, la lumière et la mort appellent encore la vie.

jean-paul gavard-perret

Roland Sénéca, Dessins d’à côté, (dessins et poèmes) Editions Fata Morgana, Fontfroide Le Haut, 2013, 80 p. – 18,00 euros.

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