Rodrigo Fresán, La Vitesse des Choses

Rodrigo Fresán, La Vitesse des Choses

Petit manuel de chaos littéraire

Chacun sait qu’être écrivain argentin est plus qu’un métier, c’est un sacerdoce. La première condition pour être un écrivain argentin digne de ce nom est d’être un petit malin. Ce phénomène produit donc des ouvrages que l’on qualifiera suivant l’humeur d’inventifs, complexes, riches ou prétentieux, en tout cas, une littérature consciente d’elle même, une littérature qui cherche à être moderne.
A la lecture de La Vitesse des Chose, il devient vite évident que nous sommes face à l’oeuvre d’un écrivain argentin, inutile de lire le quatrième de couverture pour s’en convaincre. Rodrigo Fresán est donc un écrivain argentin et il a opté pour l’option “Savant fou”. Dans son petit laboratoire il mélange tout, crée des formes de vies inédites, tord l’espace et le temps, laisse son imagination être la seule limite à ses inventions farfelues.

Tout ça pour dire qu’il est très difficile de décrire de manière simple et claire ce à quoi peut ressembler La Vitesse des Choses. On pourrait dire qu’il y a, en vrac, une petite fille laide qui cherche une preuve de l’existence d’une vie extraterrestre, un ancien figurant de 2001, L’Odyssée de l’Espace, un descendant des Romanov en médecin légiste, un journaliste spécialisé en nécrologies, des fêtards, des parents morts, et tant d’autres qui vont et viennent, le tout enrobé de théories littéraires.
En bref, il ne s’agit pas d’une histoire sage avec un début, un milieu une fin. Ce serait trop simple et peu amusant. Plutôt un agrégat de textes, de formes, de longueurs, et de tonalités variées.
Un recueil de nouvelles ? Pas vraiment. Chaque passage ressemble plutôt à une bribe de nouvelle. Certains détails créent des ponts entre les histoires. Des thèmes reviennent. Et finalement, le tout est cohérent. Un labyrinthe ? Oui, si on veut. Mais un labyrinthe chaleureux car malgré les apparences, l’ouvrage ne veut pas perdre le lecteur.

L’auteur nous explique d’ailleurs que l’ouvrage est augmenté de nouveaux récits à chaque nouvelle édition. S’il continue son petit bonhomme de chemin, peut être que dans 10 ans, ce livre aura un tout autre visage. Un livre vivant donc. Ou mutant, si, comme pour l’auteur, le fantastique et la SF sont chers à votre coeur. Ce n’est donc pas un hasard si le livre est peuplé de monstres et de revenants. Mais attention, ceux-ci ne sont pas là pour hanter ou effrayer les vivants, bien au contraire. Leur présence est apaisante et touchante.
Et si la mort est le thème récurrent, elle n’est pas le squelette décharné à la recherche d’âmes à faucher, elle est plutôt une petite fille timide qui craindrait d’aller déranger les vivants. Les morts regardent les vivants (et parfois veillent sur eux), les vivants regardent les morts (et parfois eux aussi veillent sur eux). Curieusement, la paix et la sérénité règnent sur La Vitesse des Choses.

Il y a fort à parier pourtant que le style et la forme en feront fuir beaucoup. De fait, le livre n’est pas toujours facile à lire. La linéarité vole en éclat. La narration est concassée. Le sens est caché dans des abîmes digressifs. La mode est ici à l’irréalisme logique, un bazar sans nom jalonné d’éléments cohérents.
Il faut accepter de se plonger dans le chaos, chercher le bon rythme, savoir suivre la vitesse des choses, et si on trouve le bon tempo, alors apparaîtra l’enchantement, la fascination, et on se rendra compte à quel point La Vitesse des Choses peut être un beau livre.

Matthias Jullien

 

   
 

Rodrigo Fresán, La Vitesse des Choses, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, coll. “Traductions Contemporaines”, Passage Du Nord-Ouest, septembre 2008, 637 p. – 25,00 €

 
     

 

 

 

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