Quand la littérature met des patins

Quand la littérature met des patins

Quand la littérature met des patins, je me tourne vers la gnose. Ainsi, pour éviter le syndrome de la toile cirée, avec le tue-mouches au-dessus de la table et la lumière jaunâtre des ampoules comme des cheveux mal teints, je relis les théologiens, les gnostiques et certains poètes pour qui « l’êtrisme » n’est pas qu’une question de simplification à outrance de la syntaxe et du vocabulaire.

Si la littérature ne fait pas de foin, elle n’a même plus la force d’un aoutât. Elle gratte un peu et on n’en entend plus parler pendant onze mois. Ainsi, après Maître Eckhart, Duns Scot et Boehme, me voici plongé dans le livre de Jacques Lacarrière, Les gnostiques, où il est question assez bizarrement de gnose. Enfin, des vrais fous mystiques et des vrais sages délirants pour lesquels le monde est « le champ d’azur d’un règlement de comptes à peine imaginable et dont l’Apocalypse ne donne qu’une faible image ».
A leurs yeux, les hommes ne sont que des « pseudanthropes » et « hominiens pseudo-pensants » qui n’ont pas compris l’étendue de leur sommeil permanent, auto-célébré et sans vigueur puisque le cauchemar parachève le cauchemar comme si nous donnions une carte de résident à un extraterrestre.

Aucune ressemblance, évidemment, avec notre univers où des « amphibiens diplômés » ne rapprochent pas du tout, comme le faisaient ces sectes, l’œil de l’anus afin d’affirmer la rotondité de l’hyperconscience. Ces drôles de gus pouvaient à la fois ne pas se suicider, ne pas procréer pour éviter la parenthèse bouffonne de la vie entre le néant et la mort ; ils pratiquaient l’avortement pour déguster en commun des purées d’embryon et la partouze dans une complète indifférence aux morales de quelque nature qu’elles fussent. Les païens comme les chrétiens les détestaient et les persécutaient : ils inspirèrent les Bogomiles et les Cathares, hélas trop versés dans l’art immonde de la pureté.

Que retenir de cette folie contre le monde tel qu’il est ? Peut-être simplement que c’est une structure de l’esprit. La littérature pourrait s’inspirer sensiblement de ces fadas afin de ne pas nous accabler de romans sociaux, psychologiques, à « fortes résonnances avec les problèmes actuels ».
Le syndrome de la toile cirée s’alimente de ces feuilletons sur l’énième inceste, la sempiternelle revanche des opprimés et le « caca mou » du petit dernier pour qui les pandémies ressemblent à des tétines que l’on brandit comme un haut-de-forme. Entre la cendre et les étoiles, le roman ne doit pas être végétal, même si, de-ci delà, un prédateur traîne entre les feuillages et les lianes avec l’air de chercher son déambulateur ou son comprimé contre l’aventure.

De temps en temps, être nu sur une table, avec une bouteille dans le derrière, sans éthique et comme échappé d’un asile, pourrait permettre de voir le monde tel qu’il n’est pas et tel qu’on voudrait qu’il sombre… dans une danse du ventre se prenant pour un pas de deux. On aimerait « loin de la puanteur de la réalité éphémère » savoir « seulement que quelque chose en nous aspirait à une fraternité différente avec le monde, issue non pas de ce qui enfle et suinte… mais de ce qui demeure constant et majestueux, unique et innombrable telles les constellations d’étoiles ».
On affectionnerait d’être un curieux alliage de Simon le Mage et d’Anatole Vasanpeine, le photographe insipidement héroïque et l’
Amant vétilleux de Alberto Manguel.

valery moley

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