Philipe Levillain, Rome n’est plus dans Rome – Mgr Lefebvre et son église
Histoire d’un schisme au XXe siècle

Il faut toute la rigueur, la précision et le détachement scientifique de l’historien pour traiter sereinement de la question de Mgr Lefebvre et de son église dissidente, qui empoisonne l’Eglise catholique depuis près de quarante ans.
On peut donc lire avec confiance les pages écrites par un historien émérite et reconnu comme Philippe Levillain. Grand spécialiste de l’histoire de l’Eglise et du catholicisme, il offre une étude précise et utile pour comprendre ce phénomène complexe qu’est le lefebvrisme mais aussi la politique actuelle de Benoît XVI à son égard.
L’ouvrage ne manque pas de qualités. Outre la clarté du propos (dans un domaine fort complexe pour le néophyte), il repose sur la grande connaissance de l’auteur sur l’histoire de l’Eglise, sur une recherche dans des fonds d’archives inédits et sur des analyses approfondies. Il ne constitue en aucun cas un réquisitoire comparable à ceux des tribunaux des bien-pensants médiatiques dont certains se disent catholiques, même si l’auteur n’éprouve aucune sympathie pour le mouvement.
Philippe Levillain résume l’affaire Lefebvre par une formule pertinente : « un schisme gallican et ultramontain à la fois« . Schismatique, l’église de Mgr Lefebvre l’est par son refus de soumission au Saint-Siège, ultramontain par sa référence constante à la primauté du siège apostolique de Rome. Le contenu du livre permet de comprendre cet apparent paradoxe.
A la fois essai et biographie, il nous livre, dans les premiers chapitres, les clés pour comprendre l’univers mental de Marcel Lefebvre, depuis son enfance dans le nord de la France, jusqu’à l’achèvement de ses études au séminaire français de Rome. Ce dernier point est, aux yeux de l’auteur, essentiel car Lefebvre y a appris, sous la direction du père Le Floch, les vertus sacerdotales, la romanité, la hantise du modernisme, le nécessaire combat politique à mener pour défendre l’Eglise. Puis c’est la vie à la tête d’une paroisse, le départ pour l’Afrique comme missionnaire (ce que Mgr Lefebvre restera toujours intrinsèquement), l’évêché de Dakar et la Congrégation du Saint-Esprit.
C’est bien sûr le concile Vatican II qui est le tournant majeur. Philippe Levillain décrit un Mgr Lefebvre qui reste assez discret dans ses interventions tout en refusant catégoriquement de valider certaines réalisations des pères conciliaires, puis le mécanisme de l’évolution qui le pousse à une radicalisation dans ses critiques, alimentées par les résultats du concile et la brutalité avec laquelle, notamment l’Eglise de France qui est loin d’être exempte de tout reproche, le concile est appliqué, quand ce n’est pas déformé. Ecône et la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X en seront les fruits. Le dialogue avec Paul VI n’est pas rompu, et on lira avec intérêt leur correspondance reproduite dans le livre.
Au tournant des années 1970-1980, Mgr Lefebvre entre dans une logique de rupture et de radicalité qui le conduit à lancer les pires imprécations contre le concile mais aussi contre l’Eglise de Vatican II. Deux éléments auraient joué un rôle moteur : la réunion d’Assise et la visite de Jean-Paul II à la synagogue de Rome. Malgré les efforts de Mgr Ratzinger, bien analysés, le schisme devient inévitable et est consommé en 1988.
Dès lors, on comprend les enjeux du rapprochement opéré par Benoît XVI : dans l’état calamiteux de l’Eglise catholique, notamment en Europe, le succès certain des traditionnalistes ne peut être nié et encore moins rejeté. Il faut réussir ce qui a échoué en 1988. Quant à l’affaire Williamson, Philippe Levillain, avec raison, la replace dans le contexte du conflit interne à la Fraternité entre les intransigeants et les modérés. Il s’est bel et bien agi d’une entreprise de torpillage du rapprochement.
Quoi que l’on pense de ce mouvement, il mérite mieux que les caricatures et les anathèmes parce qu’il s’inscrit non seulement dans l’histoire de l’Eglise du XX° siècle, mais aussi dans celle de l’Europe. Il pousse à s’interroger sur les choix opérés dans les années 1960 et 1970 qui constituent des tournants radicaux des sociétés européennes. C’est tout l’intérêt de ce livre de le rappeler. Le jugement arrivera ensuite.
f. le moal
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Philipe Levillain, Rome n’est plus dans Rome – Mgr Lefebvre et son église, Perrin, septembre 2010, 451 p.- 22,50 € |
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One thought on “Philipe Levillain, Rome n’est plus dans Rome – Mgr Lefebvre et son église”
Je suis en train de terminer ce livre et je suis déçu (peut-être parce que je connais assez bien le sujet ?).
Plutôt d’accord avec le fond du propos, c’est la forme qui est pénible : je trouve que certaines phrases ont une syntaxe étrange. Bref que l’éditeur n’a pas fait son travail de relecture et de correction. Suis-je le seul à avoir cette impression là ?